Vos Hyaines sont des caractères contemporains. Comment l’idée de les portraiturer vous est-elle venue ? Y a-t-il eu un spécimen originel ?
Il y eut une scène fondatrice, à Montpellier, rue de Maguelone, que je remontais, stupéfié par ceux que j’y croisais (obèses en micro-jupes canari, succubes noircis de khôl, caïds de cave en joggings immaculés, retraités en pantacourt écossais). Je traversais une foire aux freaks, constituée de Narcisse agressifs et totalitaires qui manifestaient bruyamment leur indifférence aux autres. Ils sont devenus les « égautistes ».
Vous relevez avec finesse tous les tics de langage et lieux communs pseudo-philosophiques qui moulent les types que vous croquez. Justement, derrière la satire, n’y a-t-il pas avant tout l’oreille d’un écrivain attentif aux perversions de la pensée et du langage ?
Un langage déconstruit produit une pensée pervertie, en effet. « Ch’ais pas c’est quoi », m’a répondu, hier, un employé à qui je demandais un renseignement. Le démembrement de la syntaxe indique une façon de réfléchir tordue, qui ne peut être juste ni saine.
Bloy attaquait le « bourgeois », le positiviste satisfait de la modernité industrielle. À l’ère de la modernité numérique, ce bourgeois ne s’est-il pas multiplié en sous-espèces ?
Les catégories d’autrefois (bourgeois, ouvriers, etc.) ne permettent plus de décrire notre monde. Il n’y a plus qu’une seule classe, comprenant en effet des « sous-espèces » ; on s’y distingue par sa surface financière et non culturelle. Le patron d’une chaîne de supermarchés a des actionnaires, des directeurs commerciaux, des chefs de rayon et des caissières : ils n’ont pas le même pouvoir d’achat, mais regardent les mêmes séries et lisent tous Delphine de Vigan et Pierre Lemaître.
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On savait la poésie emphatique de Taubira, que vous surnommez « Mémé Césaire », grotesque, mais vous signalez à notre goût que son modèle avait lui-même une verve assez contestable…
Aimé Césaire est un poète ridicule et boursouflé. René Maran (Le Livre du souvenir), pour rester en Martinique, voilà un poète…
De quelle « hyaine » avez-vous le plus pitié et pourquoi ?
L’« aborijeune », celle qui a raté une étape dans la civilisation, qui vit encombrée de grossièretés de langage et de narcissisme boudeur, qui est sans le savoir une victime de la fatalité, me fiche vraiment le bourdon.
Celle que vous jugez la plus nocive ?
La « bovarhyène », d’abord, l’Emma Bovary d’aujourd’hui, qui écrit en ligne et sous pseudonyme de petits commentaires vipérins sur des livres, des hôtels, des films ou des restaurants. La « hyaine », ensuite. Mais elle est nocive pour moi seul, puisque c’est un autoportrait : « On aurait dit un de ces clochards, la nuit, qui cassent des bouteilles, donnent des coups de pied dans les poubelles, réveillent le voisinage. “Ah, c’est encore l’autre ivrogne…” C’était d’ailleurs la meilleure définition de ses pages : elles donnaient des coups de pied dans les poubelles, et on les oubliait sitôt rendormi. »






