IRRÉSISTIBLE
MA GLOIRE, Florent Oiseau, Gallimard, 176 p., 19€
Le jeune et brillant Florent Oiseau livre déjà son sixième roman avec une formule impeccable : un anti-héros alcoolique et débonnaire dont la première gloire est sa fille Lune, laquelle lui réclame de jouer la fée dans son spectacle scolaire, et la seconde sa femme Alméria, dont il admet les infidélités pour compenser sa complaisance envers son propre vice. On le suit dans ses errances parmi la faune et la flore du xxe arrondissement, occupant son emploi du temps de chômeur en conversant avec « MonContact » (son contact qui lui permet de faire du trafic de cosmétique avec un salon de manucure chinois afin de financer ses cuites mensuelles) ou en flânant au cimetière du Charonne où le fascine la statue d’un certain Magloire : « je bois mes canettes à l’ombre de son aura factice, en me demandant à qui j’ai affaire. » Tendre, facétieux, inventif, caustique, ce petit livre se descend comme un cocktail acidulé et s’achève en fable généreuse à l’arrière-goût légèrement tragique. Exquis. Romaric Sangars
TOUJOURS PLAISANT
L’AMOUR ET LA FUREUR, Martin Suter, Phébus, 250 p., 22,90 €
Percer dans la peinture n’est pas facile, Noah en sait quelque chose : en dépit de son talent, sa carrière ne décolle pas. Sa fiancée Camilla le quitte, fatiguée de porter leur couple à bout de bras. Alors qu’il est au fond du trou, Noah rencontre Betty, veuve sexagénaire. Elle est persuadée que son mari a été tué par son associé, un certain Zaugg. Noah le connaît, c’est un collectionneur d’art fort renommé. Elle lui propose de l’assassiner, en échange d’une somme rondelette. C’est tentant, sauf que Camilla est embauchée par ledit Zaugg… Martin Suter a entortillé tous les fils possibles dans le scénario de ce polar où l’on retrouve plusieurs éléments de son univers habituel : hommes d’affaires, marché de l’art, gastronomie fine et vins italiens, dans un décor de cité germanophone cossue. Le style est toujours concis, la construction, millimétrée, les dialogues, au cordeau. C’est sans surprise mais efficace et plaisant, as usual. Bernard Quiriny
ENVOÛTANT
L’EXTINCTION DES VACHES DE MER, Adèle Rosenfeld, Grasset, 160 p., 17 €
En 1741, un navire accoste sur une île sauvage du Pacifique Nord. À son bord, le scientifique allemand Steller, ébahi de découvrir sur cette île une espèce marine nouvelle, des animaux massifs et étranges qu’il appellera « vaches de mer ». Elles sont innombrables, alors les marins s’en donnent à cœur joie et les massacrent sans raison. Trente ans plus tard, il n’en restera plus. « L’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction »… Adèle Rosenfeld raconte cette histoire dans un récit bref à la langue travaillée, parfois chargée, poétique, au plus près des éléments (l’humidité des lieux, la graisse odorante des animaux, etc.). C’est envoûtant, malgré les scories occasionnelles (« les jours qui suivirent seraient dévolus », drôle de concordance des temps). Le chapitre final, qui nous ramène à l’époque contemporaine, donne une clef de lecture inattendue, qui élargit l’horizon tout en dissipant un peu le charme. BQ
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PLAT ET CONFUS
L’ENFANT DU DOUTE, Cécile Desprairies, Julliard, 212 p., 21 €
L’enfance et l’adolescence d’une fille éduquée dans une famille de haut fonctionnaire pendant les Trente Glorieuses. Le père est second d’une société publique de pétrole, genre Elf, la mère joue son rôle de potiche mondaine. Mais la filiation de la petite est incertaine, d’où l’attitude ambiguë du père à son égard. Et si c’était la fille du big boss ? Cécile Desprairies (La Propagandiste, en 2023) hésite entre drame familial (les rapports père-fille, mère-fille, père-mère) et le tableau sociologique des pontes de la Françafrique, renonçant à choisir, en dépit du titre : dépourvu de ligne principale, le roman donne du coup l’impression de chercher son sujet, et de n’aller au bout d’aucune de ses deux facettes. Le procès Elf, dans les années 1990, est bizarrement traité par prétérition, décevant la promesse implicite faite au lecteur. Le style minimaliste, est plat, mais précis ; l’effilochage en fragments séparés par des blancs se justifie mal. On pousse jusqu’au bout, par politesse, sans conviction. Jérôme Malbert
TOMBEAU SENSIBLE
ARCHIVE DE BERTHE BENDLER, Vincent Jaury, Grasset, 192 p., 19€
Alors que s’éteignent les derniers témoins directs de l’horreur centrale du xxe siècle, des livres de leurs descendants se multiplient, du moins s’additionnent, depuis quelques années, comme pour assumer un passage de relais lors d’un seuil critique. Vincent Jaury, cofondateur de l’excellent magazine Transfuge, s’empare à son tour du sujet après la mort de sa grand-mère (laquelle dût se cacher avec sa famille durant la dernière guerre et perdit un frère en déportation), entreprenant une enquête pour recomposer l’histoire de Berthe Bendler et de sa famille en assemblant paroles retenues et pièces d’archives, puis des souvenirs personnels, souvent stimulés par des photographies. À travers l’évocation de sa grand-mère et de leur relation, Jaury travaille subtilement la matière d’une mémoire complexe et tragique, tant individuelle que collective, arrache quelques secrets terribles, enregistre des chocs et des mutations, et offre finalement, après une reconstitution honnête et sans fard, un hommage poignant. RS
FRAGMENTS FAMILIERS
PETIT TRAITÉ DU VENT, Frédéric Ferney, Albin Michel, 300 p., 19,90 €
À 74 ans, Frédéric Ferney s’essaye au livre de fragments, sous un beau titre qui aurait pu se passer du sous-titre (« à l’usage des moineaux qui adorent les miettes »). C’est à la fois un autoportrait par bibliothèque interposée, une anthologie de citations, un recueil de pensées et de bons mots (Prévert, « le surréalisme à visage humain »), et un monument de pédantisme – j’ai lu tous les grands auteurs, écouté tous les chefs-d’œuvre, admiré tous les grands peintres, voici mon avis. N’y voyez nul reproche : c’est la loi du genre ! L’auteur se méfie du style hiératique et glacé cher à tant d’auteurs de fragments : le ton ici est plutôt familier, avec beaucoup de points d’exclamation, et un indécrochable sourire amusé. Les portraits de la dernière partie (Malraux, Hugo, Bonaparte…), apportent peu ; les souvenirs esquissés (rencontres avec Ricœur, Revel, Carrière…), beaucoup. Un petit livre qu’on lit jusqu’au bout, une fois qu’on l’a ouvert, y compris par plaisir d’être irrité. JM
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SATIRE BRUTALE
NOUS SOMMES TOUS DES ARTISTES, Gérald Sibleyras, Élysande, 168 p., 19€90
Dans un futur proche, une révolution a emporté tous les ministères sauf celui de la culture, le Clown est devenu président et une République intermittente a succédé à la ve pour promouvoir partout l’art comme émancipation et l’égalité comme fondement dogmatique. Le jeune Damien évolue dans cette nouvelle réalité totalitaire, candide mélancolique balançant entre plusieurs femmes avant de comprendre les enjeux de résistance ou d’espionnage qui les requièrent davantage que ses inclinations amoureuses. Satire burlesque sur-vitaminée, ce nouveau roman de Gérald Sibleyras s’inscrit dans la lignée critique d’un Philippe Muray en se montrant capable de jauger le poids de perversion réelle à l’œuvre derrière les ballons multicolores du « fun » global. C’est drôle, vif, mais aussi terriblement grinçant tant les outrances de cette dystopie ne sont que le prolongement logique de la morale dominante. Dans un monde réellement renversé, pour paraphraser Debord, les premiers ennemis de l’art sont les défenseurs de la culture pour tous. RS
PORTRAITS DE NUIT
UN LIEU ENSOLEILLÉ POUR PERSONNES SOMBRES, Mariana Enriquez, Éditions du Sous-sol, 336 p., 23€
Journaliste fameuse en Argentine, Mariana Enriquez s’est fait connaître avec le génial Notre Part de Nuit, road-movie crépusculaire qui rendait autant hommage à l’horreur baroque et à un certain psychédélisme latino-américain qu’au Firestarter de Stephen King. Ici, elle revient à ses premières amours : la nouvelle, art dans lequel elle se révèle une authentique orfèvre. Une forme courte entrevue davantage comme autant de fragments méditatifs, de partitions atones et de chansons amères, plutôt que de récits construits avec un début et une fin. Puisant dans l’imaginaire féminin et dans les névroses d’une société argentine individualiste et amère, au bord de l’effondrement, Enriquez signe une saisissante série de portraits de femme, de saynètes domestiques et nocturnes où s’instille lentement le poison de l’altérité – sans jamais sombrer dans le dolorisme post-féministe : chez elle, les femmes sont aussi coupables que les hommes. Voire bien davantage. Marc Obregon
DÉSERTION
François Bégaudeau, Verticales, 427 p., 21€
En voulant interroger ce qui pousse « nos jeunes » à s’engager en Syrie, François Bégaudeau prouve une fois de plus, si besoin était, toute l’indigence du socialisme en littérature. Ce socialisme qui est en fait un démiurgisme et souffre donc d’une absence totale de point de vue. Preuve en est cette lénifiante thèse sociologique où l’auteur tente de nous immerger dans le quotidien de jeunes provinciaux déclassés, qui s’appellent forcément Steve ou Kevin, accumulant les signes superficiels de leur appartenance à ce qu’il faut bien appeler la communauté « des beaufs de ronds-points » – c’est du moins comme ça que Bégaudeau doit les appeler en son for intérieur. Il ne nous épargnera rien de tous les clichés qui entourent ces provinces pavillonnaires : laser game, tuning, variété française, mauvais goût, emprise patriarcale… avec tout le mépris de classe dont seuls sont capables les vrais socialistes, sûrs de leur bon droit. Au manque total d’empathie pour ses personnages, Bégaudeau ne peut pas s’empêcher d’ajouter une terrible condescendance de professeur de la République. Terrifiant. MO





