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Bruno Marsan : uppercut littéraire

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Publié le

10 mars 2026

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L’un des grands romans de ce début d’année, à rebours du victimaire, du maigre et du plat, Underdog, relève le niveau et frappe fort.
© Romée de Saint Céran

Quel est le point commun entre Sylvester Stallone et Richard, petit gars né dans la dèche au Pays basque et élevé par une grand-mère sauvage ? Des origines obscures, misérables et lointainement bretonnes, certes, mais voilà qui semble ténu au lecteur découvrant à l’abord du roman ces deux biographies parallèles. Mais les récits vont peu à peu se télescoper : l’acteur américain fasciné par un combat de boxe mythique invente Rocky et sa revanche sur une vie de chien ; Richard, fasciné par les films de Stallone et sa destinée, s’en invente une grâce à l’éthique implacable qu’il en extrait. Roman initiatique, mais aussi roman de chevalerie moderne en ses débuts, Underdog montrant la puissance du levier identificatoire. En effet, si Perceval est projeté vers son destin après avoir été ébloui par l’apparition de chevaliers, Richard l’est par celle de Stallone, et Stallone par celle de Wepner, comme s’il fallait redoubler l’effet dans une époque aveugle à ces logiques.

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Morale héroïque

Au début de sa carrière de scénariste, Stallone multiplie les scénarios dépressifs et cyniques à la mode des années 70 avant de retrouver la veine héroïque, qui lui correspond davantage et le consacrera. C’est donc bien une morale supérieure qui sera le seul legs à disposition de Richard et de Stallone, ces deux moins-que-rien, underdogs, ces deux perdants natifs. Et c’est aussi là que se situe la dissonance éclatante du roman de Bruno Marsan avec le bain tiède de notre époque. La morale héroïque est en effet encore plus démonétisée aujourd’hui qu’en 1976 et elle jure terriblement avec l’obsession victimaire de l’époque. Alors que se multiplient les bluettes de 150 pages où des petits-bourgeois se masturbent les plaies récoltées après un coming out, Underdog tombe comme un pavé de 500 pages où l’on ravale son sang sans ciller après être né dépourvu de tout, l’œil brûlant fixé sur l’objectif. Marsan écrit comme Rocky boxe : âpre, souple, direct, terrassant régulièrement le lecteur par des scènes ou des formules qui font mouche.

Un roman picaresque et satirique

De l’enfance au lycée, Richard se dégourdit un peu, puis l’armée et les petits boulots les plus rudes le forgent, avant une première grande rupture amoureuse et une rencontre improbable dans un hôtel de luxe. Son destin bascule, comme Stallone après Rocky. Simon Saada, un grand et gras entrepreneur gouailleur et cynique le prend sous son aile et à son service, destination New York, l’argent et le pouvoir. Le roman prend une tournure picaresque et Marsan en profite pour brosser une extraordinaire diversité de milieux et de personnes, toujours avec la même verve nerveuse et précise. La richesse de l’expérience vécue déploie la vitalité brute du personnage et du style. L’idéalisme stallonien dérive, la ringardisation succède à la gloire ; chez Richie, la volonté de puissance s’exprime dans des zones moralement ambiguës avant de se briser contre le néo-puritanisme des années 2010, non sans que celui-ci eût été raillé avec éclat. En plus des milieux, Marsan croque les époques et, au sujet de la contemporaine, il se livre à des charges satiriques qui sont des massacres étincelants. Tant d’énergie, de ressources, de plasticité et de développements font d’Underdog un roman teigneux bien au-dessus de la moyenne, voire un champion toute catégorie.


UNDERDOG, BRUNO MARSAN, SÉGUIER, 576 P., 23€50

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