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Jonathan Siksou : passeur de festins

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Publié le

19 mars 2026

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© Benjamin de Diesbach

Les restaurants font grise mine : il paraît que les Français y vont de moins en moins. Signe des temps, nous passerions également moins de temps à table. Forcément : pourquoi parler lorsqu’on peut faire défiler sa time line peinard, avec le cerveau qui dégouline par les oreilles ? L’art de la table, c’est l’art d’être ensemble. Et l’art d’être ensemble, les technomanciens de la Silicon Valley font tout pour le détricoter. Au grand dam de Jonathan Siksou, qui aurait probablement aimé ne pas avoir de smartphone. « Je sais que c’est un cliché, mais vous avez vu ces gens qui ont les yeux rivés sur leurs écrans tout en marchant ? On se croirait dans un film de Romero. »

Contre la lobotomie transorbitale exercée par les GAFAM, Jonathan Siksou, fin gourmet et fin littérateur, a brandi une nouvelle arme, un excellent repoussoir : un livre dans lequel il revient sur les festins qui ont fait l’Histoire de France. Plus qu’un recueil de recettes, plus qu’un manuel d’histoire, son Triompher en festins – Une histoire de France en vingt repas (Perrin) est une plongée admirable dans 2 000 ans de royales ripailles et de fastueux banquets républicains. Une manière de voir que, si le français fut pendant longtemps la langue officielle de la diplomatie, c’est aussi parce que c’est le pays où l’on mange le mieux. Ce livre, c’est l’occasion pour l’écrivain d’exhumer tout un vocabulaire oublié, une farandole de mots multicolores, de désignations baroques qui renseignent des mets rares : ainsi garbures, béatilles, tourtes parmériennes, hustaudeaux, crétonnées et camelines frétillent dans leur phonétique ouvragée… On pourrait presque sentir les parfums, goûter les sucs sauvages pleins d’épices et de verjus, sans oublier ces pratiques oubliées qui nous semblent sorties d’une épopée fantastique, comme ces cygnes ou paons « revêtus » – des volatiles cuits et réornés de toutes leurs plumes, voire de pierres précieuses, pour le simple plaisir des yeux. Ou encore, bien plus proche de nous, le « dessert des barbares » : une femme en massepain grandeur nature, hachée menue par les augustes convives d’un repas surréaliste organisé par la famille Rothschild. De quoi faire fantasmer tous les QAnon du quartier… Sans oublier les fameux « services à la française » du château de Versailles qui exigeaient une exacte symétrie.

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S’il aime plus que tout se plonger dans sa propre bibliothèque pour y retrouver le sillage d’une chronique alternative des puissants, pour ravauder ensemble ces anecdotes et ces petites histoires dans l’Histoire, si son apparence fait penser à quelque dandy des années 20, Jonathan Siksou n’est pas pourtant un passéiste, ni un vieux geek de la gastronomie. D’ailleurs, à l’indolence tranquille de son regard se mêle une sorte d’acidité pétillante, un accord mets-vin qu’il semble avoir exercé en guise d’esprit et qui l’empêche d’être un simple « réactionnaire » : « Je suis de mon époque, j’aime la modernité fabuleuse des villes, j’aime encore Paris, malgré tout ce qu’elle a subi. Être réactionnaire ne veut pas dire refuser tous les bienfaits de son temps, bien au contraire. » C’est ça être un dandy ; siroter le présent comme un nectar subtil, sans jamais oublier de le saupoudrer de passé. C’est tout le sel de son dernier livre, où la contre-histoire de France prend des arômes sophistiqués, où la cuisine est d’abord une question d’arrangement.

Pour l’amateur de Malaparte qu’il est, l’arrangement, c’est peut-être la base du geste artistique, qui juxtapose ce qui, au premier abord, ne doit pas l’être. C’est la raison pour laquelle Siksou voit d’un mauvais œil ce qu’il appelle la « top chefisation du monde » : soit cette obsession de la bouffe qui s’empare des plateaux de télévision et des réseaux sociaux, poussant tout le monde, même le plus furieux imbécile, à se prendre pour un « chef » et à donner son expertise sur un plat. « Voir ces émissions, analyse l’écrivain, c’est au contraire hyper anxiogène. C’est une injonction, quelque part, à être forcément un spécialiste. Dans un monde de spécialistes auto-proclamés, j’appelle au retour de l’humilité des amateurs. C’est-à-dire, des simples gourmets. »

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