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Ethan Rundell : Éditeur en dissidence

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Publié le

14 avril 2026

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© Quentin Verwaerde

Les étudiants américains avec qui je fraternisais, du temps de mes études en France, étaient toujours des nerds, des Américains-pas-américains, des Américains au format européen, plus houellebecquiens de corps que leurs compatriotes joueurs de football. Mais Rundell, tout nerd qu’il soit, est un Américain-américain, dans sa variante la plus robuste.

Rundell ! C’est désormais par ce nom que l’on désigne un traducteur-éditeur de Caroline du Nord, fondateur, avec son ami Louis Betty, de la plus salutaire des maisons d’édition qui soit, pour nous autres Français : Vauban Books, en l’honneur de l’ingénieur, of course. Salutaire, oui, car elle publie la seule littérature française qui vaille aujourd’hui, celle qui s’affronte vigoureusement au réel, et donc aux censeurs : celle de Renaud Camus, de Richard Millet ou de Jean Raspail. Comment cet homme d’une tranquille virilité, bien dans le style du sud des États-Unis, sorte de Tom Hanks aux yeux bleus perçants, en est-il venu à traduire Sire de Raspail, et les livres de Michéa ? Tout a commencé par un certain goût d’Europe. « Il reste dans le Sud un amour des causes perdues », me dit-il. Ce sont les notes même de la culture européenne qui le conduisent très jeune à Dostoïevski, à Thomas Bernhard ou à Flaubert, si bien qu’il passera un an dans la plus European bourgeois culture des universités, Cambridge ; tout cela, bien sûr, après la plus punk des adolescences.

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Tous ceux qui se sont rendus en Californie vous le diront : c’est là que se forgent les modes idéologiques, c’est là que l’on s’entraîne à former le parfait la de la future culture mondiale. L’épicentre, c’est l’université de Berkeley ; de là les idées nouvelles gagnent la Californie, puis, comme la Californie a remporté la bataille culturelle intra-américaine, les États-Unis, et donc le monde entier. C’est là que se trouve, dans les années 90, notre doctorant Rundell ; il y voit naître ce que nous appelons aujourd’hui d’un mot mal choisi, wokisme. Son sujet d’études, l’ethnologie nationale, l’amène bientôt à l’EHESS, à Paris, où l’équipe de football nationale vient de remporter la Coupe du monde. Nous sommes en 1998 et il entend, dans la célébration du black-blanc-beur, les notes de l’esprit berkeleyen commencer son travail de retournement des valeurs ; il ne sera plus très sûr de vouloir voter Clinton, comme tous ses collègues. Il enseigne, et il traduit ; la traduction lui venant bien, il devient traducteur universitaire recherché. « Il m’intéresserait de voir un livre de photographies de traducteurs. Je pense que tous partageraient la même tristesse dans le regard. Quand on décide d’être traducteur, on décide d’être seul. La traduction, c’est le travail solitaire par excellence », dit-il tandis que je lui tire le portrait.

Rundell, pas si seul, a un enfant né en France, et de nombreux amis, dont François Bousquet et, pour un temps, Serge Halimi. Nous sommes en 2009. À la préfecture, où il tâche de renouveler son visa, deux salles. À gauche, une pièce pour les étrangers d’Afrique, bondée ; à droite, une pièce pour les étrangers d’Amérique, vide. Sarkozy vient de durcir les conditions de séjour en France ; et notre traducteur apprend qu’il doit rentrer au pays. Il y rentre avec du Renaud Camus, qu’il décide de traduire ; mais les éditeurs américains se défilent. Qu’à cela ne tienne : Vauban Books naît en 2023, avec un recueil d’essais camusiens, Enemy of the Disaster. La meilleure prose dissidente française parviendra jusqu’aux conseillers de Trump.

Comment Rundell sent-il le climat culturel français ? « Tragique, de courte vue et destructeur », dit-il. Il n’a pas tort. Ce que les Français ont produit de meilleur, les textes de leurs plus grands écrivains, ils le repoussent du pied. Cela tombe dans l’escarcelle de Vauban. Ah, Français, révoltez-vous ! Ne laissez pas l’Amérique devenir le passage obligé de la culture française !

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