Dans l’affaire Grasset-Bolloré, beaucoup de choses ont été dites. Mais il me semble que tout est vu de trop près. Pétitions, fracas, déclarations tonitruantes, attaques et répliques, cravates de soie et teeshirt anarchie, antifascisme globalisant et anti-élitisme spontané, salle de café, bureaux et plateaux télé… Dézoomons un peu et accédons à un point de vue plus panoramique. D’un côté, Vincent Bolloré reproche aux auteurs pétitionnaires et à Olivier Nora de se vivre comme une caste qui voudrait échapper aux règles communes, et il a raison, mais il a tort de le leur reprocher. Les œuvres de l’esprit ne sont pas de même nature que les autres, c’est manquer de perspicacité que de ne pas s’en rendre compte. Le papier encré avec talent ne vaut pas le papier tout court. C’est même une haute tradition française que de le savoir et de le défendre. Nous ne sommes pas des Anglais. En face, Virginie Despentes, en déléguée de classe qui se sape comme elle pense, c’est-à dire comme une ado des années 80, explique que la littérature n’est pas un truc de « bourge » (bien qu’elle le soit statistiquement, d’ailleurs) tentant de déjouer par là un ressentiment populiste dont elle légitimerait le fondement. Mais la littérature n’est pas un truc du « peuple », non plus, c’est une aspiration à une forme d’aristocratie universelle qui s’adresse à tous et doit bénéficier, évidemment, de privilèges symboliques. L’approche bolloréenne est suspecte d’oublier ces fondements ; ceux qui prétendent lui résister, sont bien en mal de les défendre, empêtrés qu’ils sont dans leurs sous-valeurs égalitaristes et leurs contradictions.
À la fin de sa récitation, Despentes assure que sa lutte collective ouvrira une brèche « à travers laquelle la lumière pourra passer… et qu’un jour ou l’autre, à force d’essayer, on va le faire redescendre ce cash. » Lumière et « cash » sont donc équivalents, chez la Droopy anarchiste. Ce n’est pas comme ça qu’on s’oppose à la marchandisation, ma chérie. Quand des éditeurs rivaux se liguent contre un concurrent pour s’inquiéter d’un monopole qu’ils ont eux-mêmes constitué, si bien que quatre ou cinq grands groupes possèdent aujourd’hui l’essentiel de l’édition française, et pire, s’effraient de la disparition du pluralisme, alors qu’ils en ont été les principaux fossoyeurs, voilà qui donne l’impression que certains s’autorisent ce qu’ils refusent à un rival hors du bon sérail et du bon parti. Il faut reconnaître, dans ce contexte, que Grasset, justement, faisait figure d’une maison ouverte ayant su faire cohabiter des sensibilités diverses. Mais enfin, chez Gallimard, qui a racheté POL, Verticales et Flammarion, Richard Millet ne côtoie plus Annie Ernaux, puisque la seconde a eu la tête du premier. Et chez Flammarion, on a donné une collection au néo-bolchévique Lagasnerie, lequel récuse la démocratie et organisait, en 2014, l’éviction des intellectuels qui lui déplaisaient du festival de Blois, comme Marcel Gauchet, avec son ami-amant Édouard Louis, lequel règne au Seuil et se targue de ne pas débattre. Certains refusent d’ailleurs de m’envoyer des services de presse au prétexte que j’ai égratigné Calimero dans ces pages. Le pluralisme, j’ai beau inspirer, je ne le sens plus depuis longtemps, à Saint-Germain-des-Prés.
Le processus de mise au pas de la littérature par l’idéologie ou le Marché a débuté il y a une vingtaine d’années et on invente qu’il viendrait juste de démarrer. La blague. La concentration des maisons et l’exigence de résultat financier ont fait chuter la diversité des propositions pour exploiter au maximum les gros sillons. Si bien qu’on publie essentiellement des humoristes déjà connus, des vedettes du PAF, des endeuillés, des résilients et des féminisateurs de mythes, en prenant le moins de risque possible, surtout du point de vue formel.
Toute la diversité défendue par l’édition indépendante est écrasée par les rouleaux compresseurs des groupes principaux. Par conséquent, on comprend que certains éditeurs indés, avec beaucoup d’esprit caustique, aient déclaré qu’ils n’en avaient rien à foutre des problèmes de Saint-Germain-des-Prés, parce que l’édition ou la littérature ne se résumaient pas à un quartier parisien. Et oui, Virginie, il y a des vrais punks encore jeunes et idéalistes qui éditent en Auvergne des auteurs radicaux pour l’honneur et la passion, même si aucun « cash ne redescend ». Sauf que si, désolé de les contredire, mais tout se joue à Saint-Germain-des-Prés, aussi certainement que les grands matchs ont lieu au Parc des Princes, parce que c’est ici que se produit la grande synthèse depuis deux siècles au moins, de ce qui s’imagine partout en France et même dans la Francophonie, ou plutôt devrait… Car ce qu’on peut reprocher à Saint-Germain-des-Prés, c’est non d’être central, mais de ne plus beaucoup synthétiser hors de lui-même.
Alors oui, de la distance où je me situe, je ne sais encore s’il y a eu un séisme dans le monde des lettres parisiennes ou un simple remuement bientôt éteint, mais ce que je sais, c’est que c’est bien un séisme total qu’il faudrait pour nous sauver des tendances profondes. Défendons l’excellence plutôt que la pure rentabilité, la diversité réelle et l’audace formelle plutôt que les petits pâtés for – matés, l’esprit au-dessus des partis, le débat furieux plu – tôt que l’exclusion systématique des déviants, mais oui, chiche ? Ce qui se fondera sur une critique libre, un pri – mat du prestige sur les chiffres de vente et des prises de risque à tous les niveaux de la chaîne. Mais alors soyons conséquents et allons jusqu’au bout, et j’en appelle ici à tous les acteurs de tous les partis. Comme lors de nos plus hautes époques, n’ayons qu’un objectif, non pas conserver des prébendes, enrégimenter ou capitaliser, mais galvaniser le génie





