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6 juillet 1880 : le jour où la République invente le 14 Juillet

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Publié le

6 juillet 2026

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ÉPHÉMÉRIDE. C’est en 1880 que fut instituée la fête nationale du 14 Juillet. La IIIè République, encore jeune et en quête de soutiens, a joué sur l’ambiguïté entre la prise de la Bastille et la Fête de la Fédération, entre la rupture et la réconciliation. Mais la mémoire collective, elle, a depuis tranché. Récit.
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Le 6 juillet 1880, une loi d’une étonnante brièveté est promulguée. Son titre : Loi qui établit un jour de fête nationale annuelle. Son article unique : « La République adopte la date du 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle ». Rien de plus. Nada. Pas un mot sur les deux événements que ce jour convoque : ni sur la Bastille, ni sur la Fête de la Fédération. Pas même une année : ni 1789, ni 1790. La fête nationale française naît donc d’un texte sec comme un coup de trique.

Parce qu’en 1880, après des débuts difficiles, la III? République veut s’enraciner. La crise institutionnelle du 16 mai 1877 est encore proche, mais le rapport de force a basculé. En janvier 1879, Mac-Mahon démissionne, et les monarchistes sont affaiblis. Jules Grévy lui succède, et l’heure est venue pour les républicains de tenir enfin les principaux leviers du pouvoir.

Il faut donc, pour la jeune République, fonder l’unité et la réconciliation d’une nation travaillée par ses fractures : retour des pouvoirs publics à Paris, amnistie des communards, Marseillaise devenue hymne national en 1879, et, donc, fête nationale en 1880.

Reste à choisir une date. Le 4 août ? Consensuel, mais trop parlementaire. D’autres dates circulent, telles que le 5 mai, le 20 juin, 22 septembre, mais chacune enferme la République dans un récit trop partiel ou trop clivant. Le 14 juillet a un avantage supérieur car il peut être deux choses à la fois.

Le 21 mai 1880, Benjamin Raspail dépose la proposition : adopter le 14 juillet comme fête nationale annuelle. Le texte est soutenu par 64 députés et il tient donc en une seule phrase savamment calculée, taillée au scalpel.

À la Chambre, pour Achard, le 14 juillet est « mémorable à un double titre ». Il rappelle la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 et la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Voilà le montage : 1789 pour la rupture, 1790 pour la concorde.

La droite, elle, comprend très bien le danger symbolique. La Rochefoucauld-Bisaccia s’indigne : choisir cette date, c’est placer la République sous l’invocation d’un « jour de sang ». L’argument est brutal, mais utile car il montre exactement ce que les républicains doivent désamorcer.

Au Sénat, Henri Martin achève l’opération. Il ne nie pas la violence de 1789 ; il la déborde par 1790. « N’oubliez pas », dit-il, qu’après le 14 juillet 1789 « il y a eu la journée du 14 juillet 1790 ». Celle-là, poursuit-il, n’a pas versé « une goutte de sang » et n’a jeté aucune division dans le pays. Elle fut « la consécration de l’unité de la France ». Mieux, dans le rapport sénatorial, la formule est encore plus lyrique : « Le 14 juillet 1790 est le plus beau jour de l’histoire de France, et peut-être de toute l’histoire ».

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La République ne choisit donc pas seulement une date. Elle choisit une date à deux têtes. La première donne à la Révolution son image de rupture et la seconde lui offre sa cérémonie de réconciliation.

Le problème, c’est que les images ne sont pas équitables. Une forteresse qui tombe, symbole de l’arbitraire royal, celle qui a emprisonné Voltaire himself, raconte mieux qu’une cérémonie qui rassemble. Pour la mémoire populaire, le match est inégal.

D’ailleurs, dès le lendemain de la prise de la célèbre prison royale, Pierre-François Palloy comprend la puissance du symbole. Dans l’imaginaire collectif, le peuple de Paris a fait tomber l’arbitraire royal, l’emprisonnement sur simple lettre de cachet. Peu importe qu’on n’y trouve seulement sept prisonniers ce jour-là (quatre faussaires, deux fous, et un prisonnier à la demande de sa famille). Ce n’est pas ce qu’elle contient qui compte. C’est ce qu’elle représente.

Palloy, entrepreneur en bâtiment, bientôt surnommé le « patriote Palloy », ne se contente pas de démolir la Bastille mais vend et diffuse sa mémoire. Dès le 15 juillet, il entreprend les travaux de démolition. Une partie des pierres est réemployée dans Paris, une autre devient médailles, boutons, jeux de cartes, dominos, tabatières, ou maquettes. Si la Bastille disparaît comme bâtiment, elle se multiplie comme une relique. Fragmentée, elle est envoyée en 1790 dans les 83 jeunes départements. La Révolution, comme l’a montré Mona Ozouf, recycle la morphologie du rite catholique tout en le combattant, avec ses fêtes, ses processions, ses objets sacrés.

Ensuite, le XIXè siècle amplifie tout. La mémoire romantique, Michelet en tête, préfère le peuple qui abat un symbole à la foule qui prête serment. Dans son Histoire de la Révolution française, le chapitre consacré à la prise de la Bastille place le peuple au centre du récit : « L’idée de l’attaque appartient au peuple ». Dès lors, on a un acteur collectif, un obstacle visible, une victoire spectaculaire. La culture scolaire républicaine suit la même pente. Une forteresse prise d’assaut, ça a du panache ; elle se grave mieux dans les manuels et les mémoires qu’une liturgie constitutionnelle de 1790.

Donc, somme toute, la victoire de la Bastille sur la Fête de la Fédération, c’est un mécanisme culturel, mais pas le fruit d’une directive unique. L’image simplifie ; l’école fixe ; la répétition transforme la nuance en évidence.

Puis, l’anglais achève le processus : Bastille Day. Quatre syllabes, une prison, un malentendu mondial.

Alors, que fête-t-on le 14 Juillet ? Pas seulement la Bastille. Pas seulement la Fédération. On fête une superposition : 1789, 1790, 1880. 1789 donne l’énergie révolutionnaire ; 1790 donne le rêve d’unité nationale ; 1880 donne la fabrication républicaine du symbole.

La loi avait laissé ouvertes deux mémoires. La mémoire collective en a refermé une. Les images fortes gagnent contre les subtilités. La Bastille a coupé la tête de la Fédération.

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