Mauricette a quelque chose d’étrange. Sous le soleil qui perce difficilement les nuées, dans les allées du Luxembourg où la poussière virevolte à cause d’un vent somme toute peu printanier, elle a quelque chose d’irréel, de presque diaphane. On serait bien en mal de lui donner un âge, une profession – deux choses sur lesquelles elle reste éminemment discrète. On comprendra tout au plus qu’elle a déjà travaillé dans l’enseignement, peut-être aussi dans l’édition, mais pas sûr – il faut dire qu’elle est fringuée comme une institutrice du Grand Meaulnes et pas vraiment comme une de ces horribles attachées de presse enveloppées dans leurs doudounes Moncler comme de vieilles confiseries amères. Sous ses dehors un peu pincés, on ne doute pas que Mauricette a de l’ironie à revendre, et un sens de l’humour mâtiné de nihilisme sophistiqué.
D’ailleurs, une lueur matoise s’allume dans ses yeux lorsqu’on revient sur les origines de La Mouette de Minerve, maison d’édition qu’elle codirige. « Camille, Jean-Paul et moi-même avons créé La Mouette afin d’ouvrir un espace pour la publication de romans dont la ligne, critique et incorrecte, trouvait difficilement place dans le paysage éditorial. La Mouette est le pendant inversé de la chouette – bien trop sérieuse pour nous – de la déesse de la Sagesse. » Au moins, chez La Mouette, on se prend moyennement au sérieux, on a conscience qu’apporter sa pierre à l’édifice branlant de l’édition française ne fait pas de vous le Sémaphore des Lettres et du Bon Goût. Elle est d’ailleurs dangereusement lucide face au raz-de-marée qui vient – celui de l’IA qui risque de ringardiser la Création et tous ses subrogés en deux coups de cuillère à pot. « Tout ce qu’on espère, c’est de faire passer quelques auteurs du néant absolu au néant relatif », s’amuse-t-elle. « Il n’y a bien entendu aucun avenir pour la littérature non seulement en France mais dans tous les pays développés. Dans dix ans, tout aura disparu. L’IA pourra produire à volonté de meilleurs romans que la plupart de nos écrivains. Elle rendra caduque la notion même de livres, d’écrivains, de lecteurs. Nous regarderons tout cela avec curiosité. »
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Nous sommes rassurés : il y aura au moins une mouette pour survoler les ruines de la civilisation. Et avec elles, les ruines encore fumantes de Grasset, pour qui Mauricette n’a pas de mot assez dur. D’ailleurs, sa version cadre assez peu avec les trémolos officiels : « Denis Olivennes prépare la venue de son ami Olivier Nora chez Editis, qu’il dirige, sans doute depuis l’arrivée de Bolloré chez Hachette, il y a deux ans et demi, quand ça ne dérangeait aucun Gentil Pétitionnaire Anticapitaliste. Personne n’a compris pourquoi Nora s’obstinait à repousser, contre toute cohérence commerciale, la publication du bouquin de Sansal. C’est bien simple : pour provoquer son licenciement. Limogé, donc auréolé de la gloire du maquisard, Nora savait qu’il serait soutenu pour cette raison par les gentils pétitionnaires. Il peut désormais tranquillement organiser son arrivée chez Olivennes, où il aura l’an prochain sa maison d’édition ou sa collection ; il y publiera ses auteurs les plus vendeurs, quelques dizaines – le tout-venant pétitionnaire restant chez Grasset ou allant ailleurs, s’il le peut, car on verra bientôt l’opposition pétitionniste classe contre classe : l’upper class à fort tirage contre le lumpen à mille exemplaires et aux à-valoir misérables. Il y aura de l’aigreur dans l’air. »
D’ailleurs, les « petits tirages » ont déjà commencé à bombarder les éditeurs avec leurs texticules, et La Mouette n’y a pas échappé. Elle en rigole encore. « En outre, le plus difficile pour nos fringants déserteurs, ce sera de crier “No pasarán” en fermant les yeux sur les comptes off-shore de Kretinsky, et sur la plus-value de 2,3 milliards d’euros que le gentil prédateur a réussie en prenant 4,2 % de Total, après avoir parié sur l’envolée des prix du pétrole due au blocage du détroit d’Ormuz… » Touché, coulé. On vous le répète, Mauricette, c’est autant une éditrice qu’un sniper.




