L’été est sur sa pente montante et c’est comme s’il durait depuis mille ans. Parvenu à cette page, le lecteur las et échaudé, envisage ce marronnier estival, le festival, et se dit : pourquoi pas ? Pourquoi pas suffoquer ailleurs, dans une ambiance joyeuse et dépaysante ? Pourquoi pas les historiques, Avignon ou Aix-en-Provence, qui n’ont même pas besoin de dénomination autre que le nom de leur ville d’accueil ? Pourquoi pas d’autres lointains et inconnus, les Estivales du Canal à Vierzon ou les Pluralies à Luxeuil ?
Homo festivus en extase
L’abondance et la disponibilité créent le désir. Le festival, principalement musical, est devenue un aimant à touristes, expansion de la fête populaire passée au crible de Jack Lang et dispersée sur le calendrier pour aider à la déconcentration et à la mise en valeur des territoires. Toute cité, tout village avait jusqu’ici ses fêtes, parfois idiotes – comme Sibiril (Finistère) et son championnat du monde de cracher de bigorneau (le premier dimanche d’août, il est encore temps de réserver !) – voire violentes (La Fête des Pailhasses de Cournonterral dans l’Hérault, qui voit les natifs du lieu poursuivre et asperger de lie de vin les Blancs, étrangers des villages voisins.)
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Les anciens rituels et la couleur locale ont lentement cédé la place à la musique mondialisée qui se doit d’avoir des têtes de pont dans chaque département. Le rayonnement des territoires est à ce prix, au risque de les uniformiser. Et cette floraison témoigne d’une mutation anthropologique jadis observée par Philippe Muray. L’homo festivus est cet homme tertiarisé qui ne vit plus que pour la fête, les grands récits ayant sombré. Ce spécimen a peut-être déjà subi une nouvelle mutation, encore plus impatient et sûr de son droit à la distraction depuis que tout est accessible à portée de smartphone – billets, transports, logement. La demande en festivals n’est donc pas près de se tarir, d’autant que leur modèle économique génère des emplois et valorise les lieux les plus reculés (même Ouessant a son festival, Ilophone).
Un état des lieux ambivalent
Les Etats généraux des festivals, mandatés par le Ministère de la Culture après la crise sanitaire de 2020, ont fait ressortir que quarante-huit d’entre eux avaient disparu entre 2023 et 2025 (contre 262 entre 2015 et 2019). Pour donner un ordre d’idée, la Base Panorama des festivals fait état de 3136 évènements en 2014. On assiste donc à un reflux léger bien qu’imperceptible. Création et devenir des festivals en France, de Julien Audemard, Aurélien Djakouane et Emmanuel Négrier (2025), basé sur une enquête auprès de 1200 directeurs de festivals en France, livre un état des lieux ambivalent. De manière générale, la durée de vie d’un festival dépend de plusieurs facteurs : sa taille, son implantation, son ancienneté et son modèle économique. Sans compter le facteur politique, cf. les dernières élections municipales qui ont été suivies d’une réduction drastique des financements régionaux (l’exemple de Rock en Seine privé de subventions franciliennes pour avoir programmé les rappeurs irlandais pro-Palestiniens Kneecap). Les festivals les plus fragiles sont les plus récents, et ceux de musiques actuelles soumis à rude concurrence. Les auteurs n’interrogent pas le bien-fondé de l’objet festival et sa vampirisation culturelle de l’espace et du temps, comme si ce mal nécessaire était là depuis toujours. Pourtant l’offre pléthorique peut être soumise à des aléas mondiaux (le COVID et ses confinements) ou localisés (la récente canicule qui a entraîné l’annulation de Solidays). L’impensable existe : la fête peut cesser un jour. Il est intéressant de considérer également les festivals sous l’angle écologique – sujet particulièrement sensible pour le nouvel homo festivus. Comme le tourisme de masse en général, le festival n’est pas « bon pour la planète », selon la formule consacrée, car il la soumet à des migrations saisonnières dont elle pourrait très bien se passer. Bien sûr, une Charte de développement durable pour les festivals existe, inaugurée par Roselyne Bachelot en 2021, et certains – We love green – communiquent sur leur soi-disant faible impact environnemental, sur le tri des déchets soigneusement respecté, les toilettes sèches, etc.
La fête jusqu’à la fin ?
Drainer des milliers de clampins d’un point A à un point B situé à des centaines de kilomètres a un coût carbone, et rallier le Hellfest ou les Vieilles charrues n’est pas le pèlerinage de Compostelle, les festivaliers ne se déplacent pas à vélo. On touche là une aporie fascinante du festivisme concerné. Faire la fête détruit le monde, mais renoncer à la fête est impossible sauf décision préfectorale (canicule) ou gouvernementale (COVID). Il faut donc maquiller ce double-bind en redoublant sur le caractère « engagé » des festivals, leur mieux-disant culturel ou leur innocuité festiviste générale. On peut même mélanger tout ça : Matthieu Pigasse, le gentil milliardaire de gauche bidon, est à la tête d’un groupe, Combat média, dont une branche Combat rock (d’après le titre d’un album de The Clash) s’est spécialisée dans les festivals (Rock en Seine), offrant même à d’autres de moindre taille la possibilité de mutualiser les coûts. Probablement plus avide qu’il n’y paraît, Pigasse joue la carte de la « bataille culturelle » pour asseoir son empire rock grâce aux festivals. Il est à craindre que l’inclusivité et le combat festifs aient de longs et beaux jours devant eux, sauf pandémie et dérèglement climatique massif. Peut-être que seule la fin du monde ou une troisième guerre mondiale sur le sol national aura raison des festivals ; vous reprendrez bien un bigorneau ?




