Le 27 juillet 1214 tombe un dimanche. Mauvais jour pour faire couler le sang depuis que l’Église tente d’encadrer la violence et de sanctuariser certains jours. Mais ça, c’est en théorie, car la guerre obéit rarement au calendrier des sermons.
Ce jour-là, près de Lille, à Bouvines, Philippe Auguste plie le match : en face, l’empereur Otton IV, Ferrand de Flandre, Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et les subsides de Jean sans Terre, engagé sur l’autre front. Le Capétien règle l’affaire. Propre. Net.
Sauf que Bouvines devient plus croustillante encore quand on arrête de la regarder comme une image d’Épinal avec chevaux, bannières et destin national en arrière-plan. Car il faut distinguer trois choses : le fait, l’événement, puis sa mémoire.
Le fait : le 27 juillet 1214, une bataille a lieu. L’événement : cette bataille modifie une conjoncture politique. Elle rend plus difficile la remise en cause de la Normandie conquise dix ans plus tôt, affaiblit les adversaires de Philippe Auguste et pèse sur le rapport de force entre Capétiens, Plantagenêts, grands princes et Empire. La mémoire : ce que les chroniqueurs, les historiens, les commémorateurs et les manuels scolaires vont faire de cette journée.
Bouvines, ici, sera donc un petit laboratoire : comment un fait devient événement, comment un événement devient mémoire, puis comment le tout devient objet d’histoire.
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Le premier à raconter la bataille est Guillaume le Breton. Chapelain de Philippe Auguste, donc pas exactement un journaliste indépendant. Disons qu’il a une ligne éditoriale claire. Son récit tient plutôt bien la route lorsqu’on le confronte aux autres sources. Mais il écrit du point de vue du roi vainqueur : un roi juste, des ennemis rebelles, Dieu comme arbitre silencieux.
Mais les Gesta de Guillaume le Breton ne deviennent le récit canonique de la bataille qu’à partir de leur édition savante de 1818, lorsque l’école méthodique du XIXè siècle leur accorde une confiance privilégiée.
Dans les années 1820-1830, après Waterloo, Bouvines revient comme un antidote. À une défaite récente, on oppose une victoire ancienne. Guizot écrit qu’aucune bataille n’avait été comme celle-ci « un événement national », ni ému autant « la population tout entière ». Michelet complique le tableau ; car si Bouvines est pour lui « fameuse » et « nationale », elle n’est militairement pas si considérable. Il se méfie aussi de Guillaume le Breton, trop prompt à transformer Philippe en Énée.
Quelques décennies plus tard, Luchaire pousse la formule jusqu’au bout : « Une nation est née. La bataille de Bouvines est le premier événement national de notre histoire ». Ça claque.
Puis arrive Lavisse. En 1888, il participe à une commémoration patriotique de Bouvines, portée par un comité présidé par le général de Galliffet. Il célèbre le « souvenir national », mais garde une nuance : à Bouvines, écrit-il, « la France naissait à peine ».
En 1913, dans le Petit Lavisse, l’hésitation s’estompe. Philippe Auguste est « très habile et très brave », Otton devient l’empereur d’Allemagne, paysans, habitants et Parisiens crient « Vive le roi ! ». Bouvines entre à l’école avec les lunettes de la défaite de 1870.
Jusqu’ici, tout le monde raconte donc Bouvines pour la faire servir à quelque chose : un chapelain à son roi, des historiens à la nation, Lavisse à ses écoliers… Mais cela ne dure pas.
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Car, au XXè siècle, la science historique connaît de profonds changements et les évènements deviennent suspects. Dans le sillage des Annales, l’histoire savante se méfie, dès lors, de la bataille, du grand homme, de la date héroïque. Elle préfère les structures, les économies, les sociétés, les mentalités, la longue durée.
En 1947, Fernand Braudel, dans sa thèse sur La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, invite à penser l’histoire par étages : le temps court et visible de l’événement ; le temps moyen des conjonctures ; le temps long des structures, parfois si lentes qu’elles semblent immobiles. Certes, les événements ne disparaissent pas des études, mais ils perdent le trône qu’ils avaient dans l’histoire du XIXè. Ils deviennent comme l’écume, un éclat bref à replacer dans des courants plus profonds.
Mais ils n’ont pas dit leur dernier mot.
En 1973, Georges Duby publie Le Dimanche de Bouvines dans la collection Les Trente Journées qui ont fait la France. Tout annonce le vieux menu : une date, un roi, une bataille, une victoire, le combo gagnant. Sauf que Duby ne sert pas le plat attendu.
Son livre tient en trois temps : « L’Événement », « Commentaire », « Légendaire ». D’abord le fait daté ; puis le monde qui le rend pensable (contexte, guerre, paix, chevalerie, sacré, hiérarchies) ; enfin la mémoire, ce que les siècles ont fait de Bouvines. Car si la bataille dure une journée, sa mémoire, elle, huit siècles.
Qu’on ne s’y méprenne pas, ce n’est pas un retour à « l’histoire-bataille » du XIXè. Duby garde le champ de bataille, mais il y cherche plus que des charges de cavalerie ; il y cherche des rites, des peurs, des croyances, des traces.
Les historiens ont même parlé de « retour » ou de « renaissance » des événements en tant qu’objets d’étude. Chez Pierre Nora, en 1972, la formule vise les événements modernes, médiatiques, amplifiés par l’information, pas Bouvines. Quoi qu’il en soit, dès lors, les événements retrouvent leur pertinence historique, mais plus comme avant. Ils deviennent reflets de leur époque et de ses mutations, on les interroge autrement, on cherche en quoi un fait devient-il un événement.
Voilà donc aussi la leçon de Bouvines. Un événement : une bataille brève, aux effets politiques immédiats. Puis cet événement a une seconde vie : raconté par un chapelain, canonisé par une édition savante et par des historiens nationaux, glissé dans le cartable des écoliers, puis repris au scalpel par Duby.
Et c’est peut-être aussi cela, au fond, un événement historique : non pas seulement ce qui arrive, mais ce qui continue d’arriver à ce qui est arrivé.




