C’est quoi pour vous, la Nationale 7 ? m’interrogeait dernièrement un journaliste qui voulait me piéger. Me ringardiser. Me renvoyer dans mes graisseuses Trente Glorieuses, au pays de la ferraille et des Yéyés. Des bagnoles de pépé et des escortes de platanes. Sa question orientée avait vocation à me discréditer, à me placardiser dans un passé forcément accidentogène et polluant, montrer combien j’étais ce surnuméraire nostalgique incapable de penser l’avenir. Un passéiste du volant bakélite et du klaxon deux-tons. Un irresponsable qui ne comprendrait jamais rien à la marche du monde. Réfractaire à la conduite autonome et aux virtualités assassines. Alors gentiment, patiemment, j’ai tenté de trouver les mots les plus justes, les plus sensibles, les plus synchrones, surtout ne pas trahir ma mémoire, aller au cœur de cette mythologie fondatrice, celle de la route des vacances et de la civilisation de l’automobilisme. Avant les bouchons et les engorgements, la pagaille folklorique des années 1960, les stations-service maquillées comme des pin-up et les galeries surchargées de valises, avant les sandwichs rillettes et les crevaisons lentes, la Nationale 7 m’a d’abord évoqué le 2e DB de Leclerc, plus précisément la Nueve commandée par Dronne arrivant, le 24 août, en début de soirée, par la Porte d’Italie pour libérer Paris. Des blindés aux couleurs chaudes rappelant les combats de la Mancha et de l’Aragon.
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Puis, tout de suite après cette vision gaullienne, j’ai vu le Younkounkoun de Gérard Oury planqué dans une Cadillac. Je me suis souvenu et j’ai ri. Voilà peut-être là, l’essence de cette Nationale 7. Confusément, elle représente pour moi les Forces Françaises Libres et « Le Corniaud ». La fin d’une humiliante Occupation et ce tandem Bourvil/de Funès se chamaillant dans un cabriolet Cadillac à Menton, la Perle de la France, Menton et ses citrons, l’Italie à un jet de pierres et le terminus lumineux d’une promenade longue de presque 1 000 km. Un chemin des écoliers qui part de l’ex-banlieue rouge à la Côte d’Azur, un sillon qui pénètre dans nos provinces les plus anciennes, les plus attachantes, suivant un moment la Loire pour s’accoupler avec le Rhône et plonger dans la Méditerranée. La Nationale 7, c’est une carte postale dessinée par Sempé, un nuancier de jaune paille et de vert d’automne, d’ocre et d’humus, qui se moule aux variations de nos climats au sens bourguignon du terme. On traverse la Venise du Gâtinais, on hésite entre une bouteille de sancerre et de pouilly, les vignes tissent le paysage, le structurent, l’embellissent, elles sont des points de croix dans la brume, et puis il y a les bleus, tous ces bleus, la faïence de Nevers chère à Valery Larbaud, les trésors de la Comédie-Française exposés à Moulins et le ciel de Provence. La Nationale 7, ce sont surtout des rognons, des œufs en meurette, de la crème, du beurre, la tradition des mères nourricières lyonnaises et des chefs étoilés, notre tablier national. La Nationale 7, c’est l’art des abats et la science de la sauce. Toute l’intelligence française dans l’assiette. Et puis la voix de Trenet, cette poésie du peu, du swing, du souffle de vie. Ah oui, j’allais oublier, la Nationale 7, c’est aussi des voitures, les ailes pointues faussement dévergondées des Peugeot 404, les Estafette rondelettes et désirables, les DS en suspension, avaleuses de bitume, les Buick glougloutantes et caverneuses à souhait, les Alfa double arbre à cames en tête, enfin toute la lyre.




