Caius Torpetius, que la postérité appellera Tropez, naît à Pise, en Toscane, au Ier siècle de notre ère. Issu d’une famille patricienne (d’extraction chevaleresque, comme disent les snobs contemporains), officier dans l’armée, il gravit rapidement les échelons et se retrouve à la tête de la garde personnelle de l’empereur Néron. Décidément, pas ouf comme plan de carrière d’être officier d’élite et chrétien sans reproche sous l’Empire romain, et ce ne sont pas Saint Maurice, Saint Sébastien et tous les autres qui diront le contraire.
Car justement, Tropez est devenu chrétien, lui aussi. C’était pendant la captivité de saint Paul, dont il assurait la surveillance. À force de discuter avec le saint apôtre, le jeune Caius a fini par se dire que tout ça était remarquablement cohérent, et hop. Logiquement, arrive donc ce qui doit arriver : à Pise, alors que l’empereur est en train de faire un superbe discours devant toutes-et-tous, en rappelant que c’est Diane, dont il est en train d’inaugurer le temple, qui a créé le monde, le chevalier jusque-là irréprochable administre à son n+1 une gifle de réalité : il n’y a qu’un seul Dieu et toutes ces billevesées ne mènent nulle part.
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Stupeur dans l’assistance. L’employé du mois a perdu son bonus. Devant Néron, qui lui ordonne de chanter un hymne à la gloire de Diane, Tropez refuse tout net. L’empereur le fait flageller séance tenante, mais la colonne à laquelle il a été attaché se fend et écrase le bourreau. Il le fait livrer aux fauves, un lion et un léopard : les deux animaux se couchent devant lui. Finalement, ivre de fureur, Néron le fait décapiter le 29 avril de l’an 68. Son corps, mis dans une barque, dérive le long du fleuve Arno puis en mer Méditerranée… et le 17 mai 68, la dépouille de Tropez s’échoue sur la plage abandonnée, parmi les coquillages et crustacés. L’endroit où la barque touche le sable s’appelle Héracléa, mais changera bientôt de nom pour prendre celui auquel vous pensez.
À bord de la barque, Néron avait fait mettre un coq et un chien, chargés de dépecer son cadavre. Ces deux animaux symbolisaient le parricide, l’un des crimes les plus graves de l’Antiquité, ce qui prouve quand même que l’empereur en avait gros. À l’arrivée sur les côtes gauloises, le coq s’envole, un brin de lin dans le bec, vers un village qui deviendra Cogolin (Coq-au-Lin, vous l’avez ?), tandis que le chien part pour Grimaud (sans jeu de mots décelable à ce stade, en revanche). En bonne logique, vu son périple, Tropez avait de bonnes raisons de devenir le saint protecteur des marins. Saint-Tropez célèbre chaque année la « bravade », fête patronale du 17 mai, tandis que Pise a conservé la tête de l’enfant du pays et la vénère comme une relique, organisant même un pèlerinage chaque 29 avril, date de la décollation du courageux officier.
Fidélité à ses valeurs jusqu’à la mort (« ad usque fidelis », dit la devise de Saint-Tropez), courage de renoncer aux satisfactions mondaines, capacité à trouver son chemin malgré les tempêtes éphémères : on doit dire que la correspondance entre la ville de la jet-set et sa figure tutélaire ne saute pas précisément aux yeux. L’histoire a de ces fantaisies. En tout cas, que saint Tropez guide vos pas (dans les sandales éponymes, si ça se trouve) en cet été que l’on vous souhaite plein de soleil, de bonheur… et, comme Caius Torpetius, de courage pour tout envoyer bouler !




