Pourquoi les Amazones n’existent pas, de Véra Nikolski et Nicolas Pichoff, est un curieux exemple d’essai bourgeonnant à partir du détail d’un livre précédent, écrit par la même autrice et augmenté d’un nouveau contributeur qui ouvre des perspectives inédites. Il faut remonter à Féminicène (2023) et à sa thèse parfaitement étayée par Nikolski, docteure en science politique. Ce n’est pas le féminisme qui a libéré les femmes mais les apports technologiques de la Révolution industrielle, se traduisant en une augmentation de la consommation d’énergie par habitant. La technique a libéré les femmes en leur donnant du temps à elles (traduit en termes spatiaux par la célèbre formule de Virginia Woolf, « une chambre à soi »), et en réduisant à presque rien les dangers liés à la maternité. Le sexe dit faible a conquis l’égalité, par un mouvement naturel, mettant fin en trois siècles aux manifestations les plus outrées du patriarcat (du moins dans le monde occidental), et les luttes féministes – exemptes de violences et pratiquement de martyrs – n’ont fait qu’accompagner ce mouvement.
Passionné par Féminicène, Nicolas Pichoff, ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique, est remonté au nerf de la guerre, les prémisses de la division sexuelle du travail à laquelle il a imaginé une cause, imparable, que le binôme a développée jusqu’à mettre au point un modèle pour expliquer notamment les conditions de l’accroissement de Sapiens. Un appareil conséquent d’algorithmes en annexes, permettra à qui maîtrise le sujet, de vérifier le bien-fondé des hypothèses de Nikolski et Pichoff.
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Tout part d’un mythe – celui de la guerrière et chasseuse préhistorique – vanté jusqu’à plus soif dans les organes de la presse progressiste, à partir notamment d’une étude connue sous l’intitulé « Anderson et al. » dont les raccourcis, contresens et extrapolations d’après de rares vestiges archéologiques sont parfaitement démontés par le duo d’auteurs. Le matriarcat originel dont les néo-féministes souhaitent hâter le retour n’a, de fait, jamais existé, et s’il est présent dans un très grand nombre de cultures, il y agit plutôt comme un repoussoir.
Le sous-titre du livre – « Le sexe, le risque et l’évolution » – vend la mèche. La division sexuelle du travail – aux femmes, les pouponnières et travaux autour du campement ; aux hommes, la chasse et la guerre loin de la tribu – s’explique par la néoténie caractéristique des petits Sapiens. S’il prenait à une femme de partir dans l’inconnu chasser de grands mammifères cornus et peu amènes, le risque d’une fin violente serait démultiplié et la mort de sa progéniture, à terme, quasi-certaine. Or la taille de la tribu et sa survie sont proportionnelles au nombre d’enfants qu’une femme est à même d’élever et de voir atteindre à leur tour l’âge où ils pourront procréer. La femme vaut bien plus que l’homme à la grande loterie préhistorique de l’évolution. C’est donc aux hommes de subir le patriarcat qui les domine et les pousse à la mort dans des activités potentielles létales mais rentables pour le groupe, quand les femmes sont cantonnées à des tâches exemptes de danger. Il a sûrement existé quelques tribus où les femmes ont assuré la chasse ou la guerre, mais la probabilité que celles-ci aient pu proliférer plutôt que disparaître est nulle. Le patriarcat préhistorique est donc un mode de survie du groupe qui agit différemment sur les sexes. Incapable de considérer cette variable risque que l’homme contemporain n’expérimente plus que lointainement, hors temps de guerre, le féminisme d’atmosphère s’invente de jolies fables compensatoires au fort parfum de lyssenkisme. La grandeur et la salubrité du livre de Nikolski et Pichoff est de les chasser d’un revers de la main comme les cartes à jouer à la fin du rêve d’Alice aux pays des merveilles. Et leur conclusion sur les changements anthropologiques indécidables qu’entraîne une désaffection marquée pour le risque ne laisse pas d’inquiéter.





