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Marcel Gauchet : Le macronisme ou l’échec au carré

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Publié le

24 septembre 2026

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Depuis 2017, progressisme néolibéral et populisme s’affrontent autour de la souveraineté, des frontières et des libertés individuelles, sans parvenir à former un nouvel équilibre politique. Le philosophe Marcel Gauchet, qui publiait il y a peu un essai magistral intitulé « Comment pensent les démocraties » (Albin Michel), analyse une décennie de confusion idéologique, et la crise d’une démocratie devenue profondément anti-majoritaire.
© Benjamin de Diesbach

Depuis 2017, d’Emmanuel Macron à Marine Le Pen, la vie politique française s’est organisée autour de la promesse de dépasser le clivage gauche-droite. Avec le recul, y voyez-vous une véritable recomposition du champ politique, ou au contraire le symptôme d’une désorientation plus profonde de nos démocraties ?

L’un n’exclut pas l’autre. Il y a des données qui vont dans le sens d’une recomposition du champ politique et d’autres qui vont dans le sens d’une désorientation générale des esprits. Les alliances qui sous-tendaient le clivage classique droite/gauche – l’alliance conservateurs/libéraux à droite, l’alliance gauche démocratique/gauche radicale dans le camp d’en face – se défont en créant les conditions de nouvelles convergences. Mais à côté de cela, la défiance extrême à l’égard du personnel politique, quel qu’il soit, l’individualisation radicale des choix et ce qu’il faut bien appeler l’effondrement intellectuel de nos « sociétés de la connaissance » engendrent une confusion qui rend très incertaine la stabilisation d’un nouveau système d’options.

Vous décrivez l’apparition d’un nouveau clivage dans nos démocraties : d’un côté, ceux qui veulent sauver un semblant de souveraineté collective et le cadre national qui la porte ; de l’autre, ceux qui prônent un monde valorisant les libertés individuelles. Ce clivage a-t-il selon vous supplanté le clivage gauche/droite, ou bien les deux continuent-ils à se superposer de manière instable ?

Le phénomène remarquable est que le clivage gauche/droite demeure très solidement ancré au niveau des identités politiques personnelles – la majorité des gens n’ont pas de peine à se définir selon cet axe – mais leur vote obéit à une autre logique. Des gens qui se pensent et se veulent de gauche votent à droite par attachement à la nation et à l’autorité publique, et des gens qui se classent à droite votent pour le progressisme de gauche par goût de la « société ouverte ». Le lien qu’on croyait naturel entre identité politique et vote s’est défait. Le fait-source est qu’il y a division interne de l’ancienne gauche et de l’ancienne droite. La conjugaison des effets de la mondialisation par en haut et de l’individualisation par en bas a fait éclater la matrice où se formaient les identités politiques classiques.

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Pour résumer la chose en peu de mots, l’internationalisme de la gauche l’a poussée à épouser la cause néolibérale de l’abaissement des frontières. Mais comme elle était aussi le parti de la souveraineté du peuple comme condition de la justice sociale, la partie la plus défavorisée de son électorat l’a quittée pour rejoindre des conservateurs de droite revenus de leur ancienne alliance avec les libéraux et radicalisés par les conséquences de l’immigration et de l’anomie individualiste. De leur côté, les libéraux se sont suffisamment « libéralisés », si j’ose dire, sur le plan sociétal, au nom des droits individuels, pour ne plus voir d’inconvénient à une alliance avec une gauche d’inclination libertaire. Complication supplémentaire, l’heure est au retour du politique en réaction aux effets de ces quelques décennies de néolibéralisme. Il attise ces chassés-croisés sous le signe de l’appel à la nation et à l’exercice de l’autorité et donc sous le signe aussi de leur rejet. Impossible de dire à ce jour si ces divergences et convergences finiront par produire un nouveau système d’identités stables ou si elles en resteront à cette superposition des clivages. Le progressisme est électoralement de droite et de gauche, le populisme aussi. Le deviendront-ils substantiellement ? Je tendrais à penser que non, mais la question reste ouverte.

Le néolibéralisme promet l’émancipation par les droits, le marché, la mobilité et l’ouverture ; le populisme promet la protection, la frontière, la souveraineté et l’enracinement. Ces deux camps sont-ils des adversaires irréconciliables, ou les deux faces d’une même impasse démocratique ?

Le progressisme néolibéral et le populisme sont intellectuellement et affectivement irréconciliables, mais ils sont en réalité politiquement complémentaires et voués au compromis. Ils traduisent chacun, même mal, des dimensions constitutives du fait démocratique, les droits personnels et le pouvoir de tous qui sont faits pour marcher ensemble. Le caractère pathologique de la situation réside dans ce divorce radical de composantes normalement faites pour se combiner. La question est de savoir si le durcissement de cette opposition la rend insurmontable, auquel cas on sera dans une logique de suicide démocratique, ou si son dépassement est concevable.

Ce qui me semble clair, c’est qu’il n’y a rien à attendre du côté néolibéral, totalement fermé à l’intelligence du politique. Une petite lumière du côté populiste, parce qu’il est travaillé en interne par cette contradiction entre l’esprit d’autorité et l’esprit libertaire. Voir les Gilets jaunes. Il lui serait plus facile de s’ouvrir aux exigences de respect des droits, une fois le primat du politique rétabli, que de retrouver le sens du politique du côté néolibéral. Mais c’est le point de vue néolibéral qui domine, et de loin…

Après neuf années d’exercice, comment qualifierez-vous Emmanuel Macron  sur le plan idéologique ? Est-il l’incarnation politique du camp néolibéral ? D’aucuns diront que pour un néolibéral, il a beaucoup recouru à l’État, sur le plan financier notamment.

Il faut tordre le cou une fois pour toutes à cet argument qui empêche de comprendre ce que représente historiquement le néolibéralisme par rapport au libéralisme classique. Le projet libéral est effectivement à l’origine un projet de réduction du rôle de l’État dans la vie sociale et donc de réduction de ses dépenses. Mais ce libéralisme-là a fait faillite en 1929 et nous sommes passés à autre chose, même si le discours se maintient comme thème protestataire. Pour le dire très grossièrement, la différence entre le libéralisme classique et le néolibéralisme est que le libéralisme croit au caractère naturel de l’individu et du marché, alors que pour les néolibéraux, ils sont des produits sociaux. Ils doivent être institués. Et ce travail d’institution coûte cher. Les néolibéraux sont des libéraux qui acceptent de payer pour voir la société fonctionner selon leurs vœux, même s’ils cherchent, naturellement à comprimer ce prix. De ce point de vue, Macron est une parfaite incarnation du progressisme néolibéral, une variante de cette orientation idéologique qui en comporte d’autres, moins onéreuses.

Quel bilan tirez-vous de sa présidence ?

Permettez-moi de vous rappeler que j’ai publié en 2021 un livre d’entretiens avec François Azouvi et Eric Conan, qui s’intitulait Macron, les leçons d’un échec. Vous vous doutez que le second quinquennat n’a pas été de nature à corriger ce premier bilan. D’un échec simple, on est passé carrément à un échec au carré. Le constat était pourtant assez flagrant, en 2021-2022. La promesse de remise de la France sur les rails par le dépassement du clivage droite-gauche avait clairement fait long feu. Mais le jeu des circonstances a servi d’écran protecteur et permis la réélection de ce prince de l’illusion. Macron a eu pour lui la force maîtresse en politique : la peur. Nous sortions de la pandémie de la Covid où il a joué à fond de ce sentiment. Posons-nous la question : comment aurait-il terminé son quinquennat sans cette épidémie ? À mon avis, elle l’a sauvé. Là-dessus Poutine lui a donné un formidable coup de main avec sa tentative d’invasion de l’Ukraine. Stupeur et tétanie générale de l’opinion devant cette résurgence du grand méchant loup russe. Et pour finir, la peur du saut dans l’inconnu qu’aurait représenté l’élection de Marine Le Pen. Toujours la bonne vieille préférence pour le malheur connu aux dépens d’une alternative incertaine. Cette élection de la peur a sans doute été la moins réfléchie de toute l’histoire de la Ve République.

Macron a pu ainsi continuer sur sa lancée qui était déjà celle de ses prédécesseurs, celle du consensus des élites françaises que j’ai proposé d’appeler le « mitterrando-chiraquisme ». Nous avions eu le mitterrando-chiraquisme de droite avec Sarkozy, le mitterrando-chiraquisme de gauche avec Hollande. Macron avait été élu sur la base du « ni Sarkozy, ni Hollande ». Il a en fait brillamment opéré – puisqu’il paraît qu’il est « brillant » – la synthèse entre Sarkozy et Hollande. Il est à leur exemple majestueusement passé à côté de tous les problèmes béants du pays, en suiveur zélé du troupeau européiste qui nous a menés au déclassement que l’on sait. Je ne détaille pas. Il a été sans originalité, sinon de style. Le fait assez sidérant est cette constance dans l’erreur sur longue période qui a présidé à la marginalisation française. L’attestation la plus étonnante en a été donnée par le renouvellement important du personnel politique qu’a provoqué le phénomène En Marche. On aurait pu croire que ces nouveaux venus allaient amener autre chose. Eh bien non, c’était en fait les mêmes ! On voit sur cet exemple ce que peut être la force de l’idéologie. Nous avons affaire à des gens que leur cadre intellectuel empêche de simplement percevoir la réalité.

Les Gilets jaunes, la crise sanitaire, les mobilisations contre la réforme des retraites puis la dissolution de 2024 ont révélé une défiance très forte envers la représentation politique. Faut-il y voir une crise des institutions, ou une crise plus profonde du lien entre société et pouvoir ?

Depuis au moins le début des années 1990, les politiques menées par les gouvernements successifs sont clairement anti-majoritaires sur toute une série de sujets cruciaux. Nous en avons eu même une expression en bonne et due forme avec l’escamotage du référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005. Entre les institutions européennes, le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État, le verrouillage est assuré. Comment dans ces conditions la confiance dans le fonctionnement du système politique pourrait-elle régner ?

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Sur le plan institutionnel, peut-on encore réformer la démocratie représentative de l’intérieur, ou faut-il inventer d’autres formes d’expression du vœu collectif ?

Nous avons sous la main un instrument qui, utilisé intelligemment, permettrait de remettre les pendules à l’heure sur toute une série de points, à savoir le référendum. Il n’a pas réponse à tout. Il ne s’agit pas de le magnifier. Il ne faut pas lui demander comment réformer l’enseignement ou le système de santé. Il y a une technicité d’un certain nombre de sujets qui ne peut que lui échapper. Mais sur des questions d’orientation générale, il permettrait de mettre en lumière des directions claires par rapport à la globalisation des programmes des partis qui est devenue le moyen de créer des écrans de fumée. Sarkozy peut arguer que le contournement du non français au référendum de 2005 était dans son programme. Oui, il l’était, mais au milieu de cent autres choses qui en cachaient la présence aux yeux des électeurs. Je crois que l’intégration d’une dose de démocratie directe dans le mécanisme représentatif est l’avenir de la démocratie représentative.

Sur le plan idéologique cette fois, si le clivage néolibéralisme/populisme structure désormais nos démocraties, quel pourrait être le troisième terme capable de le dépasser ?

Il n’y a pas de troisième terme, pas plus qu’il n’y avait de « troisième classe » entre la bourgeoisie et le prolétariat à la grande époque de la lutte de classes. Il y a à traiter une division profonde du corps politique. C’est l’objet même de la démocratie. On peut concevoir l’émergence d’élites conscientes de la nécessité de répondre aux aspirations du peuple, toute néolibérale que soit leur pente spontanée. Comme on peut concevoir la formation d’une élite du peuple consciente de la nécessité de composer avec les réalités de notre nouveau monde tout en restant fidèle aux besoins vitaux de sa base. C’est ce que les démocraties ont su faire dans le passé. Notre question est de savoir si elles en sont encore capables.

Vous expliquez que nos démocraties sont devenues profondément anti-majoritaires. Comment interpréter le rapport sénatorial sur les « zones grises de l’information » publié en juillet proposant de créer, avant la prochaine présidentielle, un observatoire de la désinformation pour lutter entre autres contre les « ingérences intérieures » comme l’a affirmé le sénateur Lafont, co-signataire du rapport ?

Ce rapport exprime une aspiration obsédante des élites en place à reprendre le contrôle d’une opinion qui leur a largement échappé. L’échéance de la prochaine élection présidentielle lui donne naturellement un surcroît d’intensité. Cela dit, autant le projet est déplaisant par l’évident appétit de censure qui l’inspire, autant il est sur le fond d’une naïveté qui confine à la stupidité. Si notre brave sénateur se figure que son « observatoire de la désinformation » jouira d’une quelconque crédibilité auprès du public, il se met méchamment le doigt dans l’œil. Il faudrait commencer par une vraie analyse des raisons de la décrédibilisation des médias et des journalistes en général pour se donner une chance de remonter la pente. Je ne tiens pas cette perte de confiance pour une bonne nouvelle, car elle ouvre effectivement la porte aux délires et aux insanités des réseaux sociaux, mais je constate qu’elle est installée.  Aussi la tentative de reprise en main, si tant est qu’elle prenne corps, ce que j’ai peine à croire, dans le climat politique actuel, ne pourra-t-elle être qu’un coup d’épée dans l’eau. Elle se traduira par quelques persécutions bureaucratiques pénibles pour ceux qui auront à les subir sans rien changer sur le fond. AW et RC

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