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Drieu, Jéramec, Orengo et moi

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Publié le

2 octobre 2026

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En attaquant le mystère Pierre Drieu la Rochelle par sa face Colette Jéramec, soit la première épouse juive de l’écrivain compromis dans la collaboration et que celui-ci ira pourtant arracher aux camps, Jean-Noël Orengo signe une ascension vertigineuse au sommet de l’exo-fiction.
© Romée de Saint Céran

L’énigme Drieu la Rochelle me fascine. Je n’ai pas été attiré par l’écrivain pour le soufre qu’il dégage et cette formule morale ambiguë du collabo lavé par son suicide, non, je rédigeais un mémoire sur le poète de la Résistance Pierre Emmanuel, quand je me suis intéressé à lui – Emmanuel lui reprochait dans son journal d’avoir critiqué l’inspiration chrétienne de ses premiers poèmes (le poète se montrait d’une exorbitante mauvaise foi, découvrirai-je plus tard, puisque Drieu, alors directeur de la NRF en pleine occupation, lui avait consacré son édito, à lui, un jeune inconnu clairement anti-nazi, nuançant à peine son éloge de réserves sur certains lieux communs, ce qui était aussi généreux que risqué de sa part). En tout cas, pour me faire une opinion, j’avais lu la vingtaine de pages d’« Adieu à Gonzague », son tombeau de Jacques Rigaut, qu’on trouve en annexe de l’édition de poche du Feu follet. J’en sortis transi, lardé par les phrases de Drieu qui avaient toutes laissé en moi le souvenir d’un couteau. Ce texte, comme Le Feu Follet dont Louis Malle tira un chef-d’œuvre cinématographique, exposait une intensité et une modernité rares. Je saisis peu à peu comment Drieu avait été un témoin de toutes les contradictions de son siècle, vécues jusqu’au court-circuit suicidaire, mi-visionnaire mi-égaré, et pratiquant la littérature « comme un sport mortel ». Je lus à peu près tout hormis les textes les plus politiques, enchaînais les essais sur son cas et les biographies de divers bords. J’en vins avec cet écrivain à une forme d’intimité spirituelle privilégiée. Je savais sa violence, sa sincérité masochiste et ses puissants paradoxes ; sa complaisance à se dénigrer, que beaucoup avaient pris au mot, mais aussi comment il s’était compromis dans l’abjection, du moins par l’encre, même en n’y croyant plus, avec un mélange de naïveté et de pulsion suicidaire. Bref, quand j’appris que Jean-Noël Orengo sortait un roman sur Drieu, je demandai le service de presse avec la cartouchière bourrée d’arguments. S’il le ratait, je ne le raterais pas.

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Dans un siècle de fer

Je désarmai vite : durant les 400 pages de La Rédemption, Pierre Drieu la Rochelle vivait, exactement comme il avait pris corps dans mon esprit à force d’imprégnation, dans tous ses paradoxes, sa force et sa détresse, son charme et son vice de « gueule cassée » intérieure jamais remis de la Grande Guerre. Le portrait me semblait d’une fidélité exemplaire. Surtout, Orengo l’éclairait par l’étrange, trouble mais indéfectible amour qui l’avait lié à Colette Jéramec. Il faisait de cette singulière histoire de couple le fil de son livre et la rédemption du crime moral de l’écrivain. Pas un blanchiment, pas une indulgence, non, mais une manière de peser une destinée en multipliant les plateaux et en ne s’arrêtant pas aux discours affichés, aux jugements convenus, aux simplifications manichéennes. Dans le décor fascinant et tragique de la première moitié de ce siècle de fer, depuis la guerre mondiale où Drieu perd son ami André Jéramec, le frère de Colette, s’invente poète claudélien et se braque contre la société responsable du carnage, en passant par les années folles où il fréquente les surréalistes après que Colette lui eut présenté Louis Aragon, jusqu’à l’ombre terrible de l’occupation, où les anciens époux se retrouvent dans les camps adverses d’où ils veilleront l’un sur l’autre, lui la sauvant des Nazis, elle le protégeant des épurateurs, cette histoire, c’est du Racine dans les convulsions de l’apocalypse européenne. Orengo l’a parfaitement compris et il en tire une fresque bouleversante.

Exo-fiction et méta-récits

L’ennui avec l’exo-fiction, c’est quand le sujet historique permet le racolage à bon compte et sans davantage de substance. Mais ça peut être aussi un défi de très haut niveau, ce qui est le cas ici tant le sujet est complexe et inflammable. Alors que Jean-Noël Orengo avait, dans son précédent roman, présenté le cas Albert Speer, architecte adoré du Führer qui avait réussi à éviter la pendaison et à sauver son image en imposant une fausse légende, il s’occupe ici d’une situation opposée car chez Drieu, occurrence rarissime, les actes sont moralement supérieurs aux paroles. L’écrivain se noircit lui-même avec les mots, se corrompt dans des élucubrations politiques aux échos désastreux, mais une fois aux commandes de la NRF germanophile, il protège Paulhan, fait libérer Sartre, promeut Pierre Emmanuel, sauve Colette et ses fils ; et alors que Malraux lui proposait, à la Libération, un certificat de résistance tardive, il préfère se condamner lui-même à mort. L’histoire produit des récits sur différents plans, des simplifications pratiques, des mystifications opportunistes, des propagandes dans chaque parti. S’y jetant, Orengo n’agit pas en vulgaire recycleur mais en authentique écrivain, c’est-à-dire qu’il traduit ces discours, les met en perspective, les confronte, les fait résonner, les actualise parfois pour les faire mieux entendre mais sans jamais tenter de les exploiter. Il se risque dans son sujet, y laisse aussi sa peau, fait vibrer des pages admirables, ose flinguer l’icône sartrienne, piétiner de nombreux lieux communs jamais inquiétés, et développer des interprétations dont l’audace se révèle étonnamment pertinente. Le résultat est un summum du genre. De l’énigme Drieu, Orengo aura fait un éblouissant abîme.

LA RÉDEMPTION, JEAN-NOËL ORENGO, Grasset, 416 p., 23€

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