Pourquoi diable Eugénie Bastié, jeune intellectuelle conservatrice et catholique, habitée par le souci de la transmission à l’heure où tout s’effondre, s’est-elle penchée sur la vie de Régis Debray, vieux révolutionnaire à jamais de gauche qui voulut dynamiter l’ordre mondial ? Au-delà de l’amour de la France et de la littérature qu’ils partagent, c’est sans doute par fascination pour Debray, l’un des derniers lettrés ayant ainsi conjugué engagement politique et labeur intellectuel, que la journaliste s’est attelée à cette surprenante besogne – en quête de la vérité profonde de son personnage.
Fruit d’une rencontre aussi improbable que rafraîchissante donc, surtout en une époque où les opposés idéologiques sont réputés ne plus pouvoir échanger, cet essai se veut avant tout le récit épique des mille vies de Debray, rebelle d’une famille bourgeoise de droite passé à la gauche radicale et converti au tiers-mondisme, devenu ami de Fidel Castro puis compagnon de Che Guevara, jusqu’à une arrestation puis un emprisonnement auquel mettra fin un télégramme du Général, avant une traque rocambolesque de Klaus Barbie avec les Klarsfeld en Bolivie. Pourquoi cette fièvre ? Ici, en pénétrant le mystère de son personnage, Bastié touche un topos des Trente Glorieuses : une partie de sa jeunesse, élevée dans le culte de la Résistance et échaudée par le Grand Soir communiste, ne se satisferait pas des petits plaisirs immédiats de la société d’abondance. Le frigo et l’automobile n’étancheraient pas sa soif d’absolu. D’où cette figure de l’aventurier, qui résonnait comme un appel pour les âmes supérieures en ces temps existentialistes. Le voilà, le ressort secret qui mit en mouvement Debray, « moins révolutionnaire que guérillero, moins idéologue qu’aventurier, moins doctrinaire que mercenaire ».
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En suivant sa piste, l’essai traverse les multiples désillusions d’une certaine gauche révolutionnaire. Car l’utopie cédait bientôt le pas à la social-démocratie, et Debray, comme un symbole, entrait en politique pour conseiller Mitterrand. Chargé des questions internationales, il y ferait encore le deuil de ses illusions, non à cause du tournant de la rigueur, mais du positionnement européo-atlantiste de la présidence – impossible pour ce « national-républicain » farouchement antiaméricain, qui voulut conjuguer gaullisme et tiers-mondisme pour échapper aux deux mâchoires de la Guerre froide. Au même moment, de Mai 68 à la chute du mur, la gauche s’acoquinait avec le Grand Capital en amorçant un virage libertaire, sans-frontiériste et multiculturaliste lui aussi répudié par Debray. Caramba, encore raté !
Défait sur tous les fronts, le dernier Debray se consacrerait à la vie intellectuelle, avec un talent certain et parfaitement rendu par Bastié. Retenons deux idées. D’abord, le Debray penseur du sacré qui, contre le « désenchantement » théorisé par Marcel Gauchet, soutient qu’il existe au fond du politique une part irréductible de croyance. « On ne connaît pas de société, fût-elle officiellement athée, qui n’ait en son sein un point de sacralité légitimant le sacrifice et interdisant le sacrilège. » Ensuite, le Debray inventeur de la médiologie, cette science qui étudie la manière dont les dispositifs technologiques influencent nos croyances. « Le livre a tué l’architecture, dit Hugo. La télévision a tué le livre, poursuit Debray. J’ajoute : les réseaux sociaux ont tué les médias », résume Bastié. Et nos idées s’en trouvent bouleversées.
Cette ère de l’image, de l’instant et du globish, Debray ne pouvait que la déplorer, lui l’homme de lettres, admirateur des Hussards noirs et amoureux de la grande littérature. De l’avant-garde, le voilà relégué à la défense de l’ancien monde, au nom de l’excellence de la culture française. Ses grandes espérances ont laissé place au scepticisme et à la résignation. La Révolution est morte.





