Parti de Seine-Saint-Denis où il avait toutes les apparences d’une émeute de banlieue, l’actuel mouvement lycéen s’est peu à peu structuré et organisé, gagnant des établissements du cœur de la capitale. Aux jeunes des quartiers ghettoïsés, qui se plaignaient de leur trop grand nombre d’heures de cours, ont succédé les lycéens militants des quartiers bourgeois, développant un discours plus structuré (quoique tout aussi peu fondé d’après nous) critiquant Parcoursup et les classes surchargées. C’est à la faveur de ce glissement qu’a pu s’imposer le récit médiatique consistant à affirmer qu’il y a, au fond de ce mouvement, des revendications légitimes et, en parallèle, des débordements regrettables, comme si la violence et la casse ne faisaient pas partie intégrante du mouvement dès l’origine.
On a vite oublié que tout a commencé en septembre par des blocages illégaux, des incendies d’établissements, des agressions de personnels éducatifs et de policiers. Sur le moment, l’onde de choc a été terrible, et la condamnation unanime. Pendant quelques jours, la France a ouvert les yeux sur la réalité du système éducatif dans nombre d’endroits de notre territoire, et sur le fait que de petits délinquants sont parfois présents dans les classes. Le jeune âge et l’extrême violence des interpellés ont frappé les esprits. On disait aussi que certains enseignants avaient rejoint leurs élèves dans les blocages et on s’en scandalisait. Pourtant, lorsque quelques jours plus tard, début octobre, la quasi-intégralité des syndicats enseignants a déclaré soutenir le mouvement et souhaité s’y agréger – « En grève et devant les lycées aux côtés des lycéen.nes en lutte », publiait Sud Éducation le 1er octobre –, personne n’y a vu de problème. On s’est alors mis à discuter des revendications désormais « légitimes » des lycéens.
Alors que le mouvement émeutier d’origine aurait pu s’éteindre de lui-même, à la faveur des vacances mais aussi de sa propre inanité, les syndicats enseignants l’ont armé idéologiquement pour durer et l’ont fait sortir du seul champ scolaire, donnant lieu à des manifestations qui ont semé le chaos dans notre pays. Leur responsabilité est lourde, et doit être interrogée. Les jeunes de banlieue ont servi de piétaille dans une double instrumentalisation, puisqu’après avoir été poussés par des syndicats étudiants proches de l’extrême gauche, dont ils récitaient maladroitement le discours sur le « manque de moyens », ils ont été récupérés par les syndicats enseignants qui leur ont également imposé leur discours. On a alors vu des lycéens réclamer des augmentations de salaire pour les enseignants, et des effectifs moindres dans les classes…
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Depuis des décennies, des enseignants militants, non contents d’endoctriner leurs élèves en cours, instrumentalisent ces derniers, les poussant à faire « grève », à manifester, voire à bloquer les établissements. Ce faisant, ils bafouent à la fois leur devoir de neutralité auprès d’élèves qu’ils manipulent en prétendant les émanciper, mais également leur devoir de représentants d’une institution qu’ils seraient supposés défendre quand elle se trouve attaquée, sans parler de leur simple responsabilité d’adultes à l’égard de jeunes qu’ils incitent à prendre des risques et à se mettre dans l’illégalité.
Il est grand temps d’interroger l’action de syndicats qui légitiment ces actions et donnent actuellement des arguments à une « colère lycéenne » qui traduit avant tout la haine de notre pays et de ses institutions chez toute une partie de la jeunesse actuelle. Ces syndicats, qui ne représentent que 23 % du corps enseignant, œuvrent depuis des décennies contre l’intérêt même de la profession qu’ils sont censés défendre en se focalisant sur les conditions matérielles dans lesquelles elle s’exerce, pour ne pas voir le désastre que constituent l’abandon de la transmission, l’égalitarisme aveugle, le multiculturalisme et la disparition de la discipline. Ces syndicats, qui critiquent Parcoursup au lieu de dénoncer l’absence d’exigence et de sélection au Bac, qui déplorent les classes surchargées en faisant mine d’ignorer que le problème n’est pas le nombre des élèves, mais leur attitude face au professeur et à ses enseignements. Ces syndicats, enfin, qui soutiennent un mouvement dont certains participants ont agressé physiquement des professeurs.
Il est grand temps de redéfinir le rôle des adultes dans notre système éducatif ; aujourd’hui, non seulement une partie de ces derniers refuse d’assumer l’autorité qui lui incombe, mais pousse les élèves à la révolte selon cette tendance à l’institutionnalisation de la contestation qu’avait bien perçue Philippe Muray qui parlait à ce propos des « rebellocrates ».
Il est plus urgent encore de restaurer la relation de maître à élève, car les élèves et les enseignants ne sont pas des alliés dans une lutte sociale, et s’ils pouvaient avoir des revendications réellement communes, elles seraient contraires à celles que l’on entend actuellement. En effet, professeurs et élèves pâtissent également du laxisme, de l’absence d’exigence et de sélection, qui dévalorisent leur métier pour les uns, et privent les autres de la récompense due au mérite. Mais surtout, leur relation profonde dépasse de loin les considérations accidentelles liées aux vicissitudes présentes, et doit à nouveau se fonder sur la curiosité, l’amour de la connaissance et la transmission.




