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À l’orée des années 2000, il y avait un million de chrétiens en Irak. En 2007 ils étaient déjà moitié moins. Aujourd’hui, leur présence se réduit à quelques dizaines de milliers de fidèles. Joseph Fadelle a été l’un d’entre eux après sa conversion en 1987. Persécuté, il a dû reconstruire sa vie loin de son pays. La bonne nouvelle de L’Incorrect : son frère Hassan a été baptisé à Noël.
Le taxi part de la gare. Il nous dépose dans une allée de pavillons à proximité de la ville. À la fenêtre d’une maison anonyme, une silhouette se détache derrière les rideaux puis s’en va. La porte s’ouvre, un homme au physique imposant, aux cheveux gris fer et au regard doux nous accueille. Il s’appelle Joseph Fadelle aujourd’hui, mais il est né en 1964 Mohammad al-Sayyid al Moussaoui dans une famille chiite irakienne. Une famille dont la tradition veut qu’elle descende directement du Prophète par le 7e imam.
Dans son pays, il n’a pas besoin de travailler et vit confortablement ; il doit tout de même servir sous les drapeaux alors que le conflit contre l’Iran fait rage. Grâce aux relations de son père, Mohammad est déployé loin du front dans un secteur tranquille. Là, découvrant que son compagnon de chambrée, Massoud, est chrétien, il entreprend de le convertir à l’islam. Mais très vite, c’est lui-même qui est intrigué par ce compatriote qui semble si heureux de sa foi, qui lui rend pourtant la vie difficile en pays musulman.
« Je ne serai jamais en sécurité avec l’islam. Mais vous non plus d’ailleurs ! » Joseph Fadelle
Le futur Joseph réclame de lire des textes chrétiens, mais Massoud a peur, à juste titre : le prosélytisme est interdit et puni de mort. Il demande cependant une chose à Joseph : « Lis le Coran et réfléchis au sens de ses mots . » L’islam interdit rigoureusement l’interprétation des textes sacrés, au bénéfice exclusif d’une application à la lettre. Et c’est une simple réflexion sur le Coran, sur les incohérences d’un verset à l’autre, qui va faire naître le doute chez Joseph. Son cœur est bouleversé par la différence entre le dieu vengeur et violent de l’islam et le message du pare. Une nuit, un rêve extraordinaire achève de lui donner la foi.

Pour l’heure, Joseph nous fait entrer. Nous recevons comme consigne de ne pas prendre en photo la maison depuis l’extérieur. Cette famille est-elle en danger en France ? « Je ne serai jamais en sécurité avec l’islam. Mais vous non plus d’ailleurs ! », dit-il à l’interprète en nous montrant du doigt. L’ambiance de sa maison fait penser à un intérieur oriental. Il fait chaud et tout est plongé dans la pénombre par des rideaux rouge foncé. Marie, sa femme, sert un thé couleur d’ambre avec des biscuits gaufrés au miel. Les murs sont ornés d’icônes, d’une photographie du Saint-Suaire et de quelques tableaux contemporains profanes.
Mentalité tribale
Joseph raconte avec modestie et sobriété le moment de sa conversion : le soupçon de sa famille, la fatwa de l’ayatollah Mohammed Sadr (la grande autorité chiite du pays alors), la détention et la torture… Il est libéré après un an et quatre mois, sans avoir donné le moindre nom d’aucun chrétien qu’il fréquentait clandestinement. Sa femme convertie à son tour, il fuit l’Irak pour la Jordanie où il est baptisé en 2000, mais est retrouvé par ses frères, qui lui tirent dessus et le laissent en sang.

C’est à ce moment du récit qu’un homme qui se tenait non loin du salon prononce quelques mots en arabe. Nous interrogeons la traductrice libanaise : « Il a peur que vous ayez une mauvaise opinion de lui. » Lui, c’est Hassan, un frère de Joseph, qui cuisinait à côté en tendant l’oreille. Il est invité par son frère à s’installer avec nous. C’est un homme de taille moyenne orné d’une belle chevelure grisonnante. L’air contrit, il s’assied à côté de son frère. L’histoire se poursuit.
Installé en France et sans nouvelles de sa famille depuis deux ans, Joseph reprend contact avec Hassan, lequel est tombé malade. Joseph prend un risque incroyable en retournant l’aider en Irak. Touché par ce courage et cette confiance, Hassan décide de se convertir à son tour, submergé par l’amour de Dieu agissant à travers son frère.
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Il sera baptisé à Noël 2017. Et il ne comprend toujours pas comment il a pu rater son frère à bout portant dans cette vallée jordanienne.
Notre hôte nous fait l’honneur d’un déjeuner irakien. Riz, ragoût de mouton, crêpes farcies, salade aux pépins de grenade, avec tout de même une halte fromage-vin rouge. L’entretien reprend, centré cette fois sur le Moyen-Orient et l’islam plus globalement.
Vu d’Occident, l’islam est un bloc. Comme si l’Oumma était un universalisme suffisamment puissant pour absorber toute notion de culture, de rivalité, et in fine de contestation. Mais l’islam que nous décrit Joseph Fadelle ressemble au colosse aux pieds d’argile de la Bible : « Les populations sont fatiguées de ce système politico-religieux qui prend en main toute leur vie. Les gens en ont ras-le-bol de l’islam. » L’Oumma ne passe pas le cap de la mondialisation. Le Moyen-Orient, qui est quasiment totalement musulman, est largement fissuré de conflits de différentes natures, dont l’antagonisme chiite-sunnite est l’exemple parfait.
« Lorsque mon frère tire sur moi, il est lui aussi une victime de l’islam » Joseph Fadelle
Marie Fadelle trouve un mérite à l’État islamique : « Dae’ch nous a rendu un grand service, celui de montrer le vrai visage de l’islam. En appliquant tout simplement le Coran à la lettre. » À l’entendre, il a joué un rôle de repoussoir qui va travailler durablement les consciences musulmanes. Le mot de « converti » est très peu utilisé par les chrétiens d’Orient. Pas seulement à cause de son origine latine : ils lui préfèrent le mot de « libéré ». Libéré parce que l’islam est perçu par ceux qui réussissent à s’en évader comme une prison mentale : « Lorsque mon frère tire sur moi, il est lui aussi une victime de l’islam. Il est contraint à faire un geste humainement inexplicable par une pression sociale immense. » Une pression qui ressemble à celle qui s’exerçait sur les citoyens soviétiques dans les années 90 en URSS : il ne reste plus grand monde pour y croire mais personne n’a le courage de dire publiquement sa désapprobation. Le risque est trop grand et la violence trop facile.
Cette situation d’immense lassitude est supportée par l’autocensure intellectuelle consubstantielle à l’islam. En imaginant Hassan tirer sur son frère, on pense aux soldats perses (qui venaient des actuels Irak et Iran) chargeant les Spartiates dans le défilé des Thermopyles : ils étaient poussés par des gardes armés de fouets. Les Grecs se fixaient un objectif : leur faire prendre conscience qu’ils pourraient aussi se débarrasser d’eux et choisir de vivre en hommes libres.
Immense écœurement
Cette dynamique de prise de conscience est visible dans des initiatives comme celle des « Ahmadis », explique Joseph Fadelle. Il est très sceptique quant à leur impact sur la masse des musulmans, mais considère leur existence comme un bon signe : les adeptes de ce courant récemment ressurgi dans des cercles musulmans érudits « prennent le parti d’interpréter le Coran, et d’en tirer des préceptes plus humains ». L’indice d’une prise de distance vis-à-vis de commandements autrefois tabous comme l’ininterprétabilité des textes.
« Il y a deux ans, un mufti égyptien a déclaré qu’il était possible de changer la religion mentionnée sur la carte d’identité, et donc de quitter l’islam. En moins de deux heures, le ministère concerné a reçu 5000 demandes et n’arrivait pas à gérer le flux. Le même mufti a dû faire une déclaration contradictoire très vite à la télévision pour faire cesser les appels. » Marie Fadelle nous livre une dernière anecdote : elle se rend régulièrement au marché. Elle y rencontre un certain nombre de femmes arabes voilées. Voyant la croix qu’elle porte autour du coup, ces dernières la traitaient de kouffar (infidèle) jusqu’à récemment. Mais depuis quelques temps, certaines désignent sa croix en disant: « Voilà la vérité, tu as raison. » Mais devant le risque de la répudiation qui leur ferait tout perdre, elles se tiennent coites. Pour le moment.
Que pensent-ils de la France et de sa population musulmane ? La réponse est développée : « Le problème général, c’est la méconnaissance de l’histoire. Le Proche-Orient a été chrétien avant d’être islamisé. Et dans ces pays, ont eu lieu les mêmes comportements que ceux que l’on observe aujourd’hui en Occident! » Joseph s’emporte : « Les chrétiens d’Orient n’ont pas évangélisé et laissé l’islam se propager. Ça a été dit par beaucoup d’imams en France. » Quels conseils donne-t-il à l’Europe ? « Le seul conseil que je donne est d’évangéliser de toute urgence. Transformer quelqu’un en chrétien change beaucoup de choses. Voyez comme ils s’aiment! »
Il est important que tout Français, chrétien, athée, musulman ou autre, lise le Coran. Tout est dedans Joseph Fadelle
Joseph Fadelle a une méthode simple et très efficace pour montrer ce qu’est l’islam : proposer la lecture du Coran. « Il est important que tout Français, chrétien, athée, musulman ou autre, lise le Coran. Tout est dedans. Et puis il n’y a jamais eu de conversion à l’islam grâce à l’analyse du Coran. » Très simplement : « Qui dans le monde actuel peut accepter – sourate 5, verset 6 – de considérer que le contact des femmes soit aussi impur que celui des toilettes? » Alors que Joseph Fadelle nous dresse une longue liste de sourates du Coran, nous lui demandons s’il a l’intention d’écrire un autre livre. Son premier ouvrage (Le prix à payer, L’Œuvre, 2010) racontait en détails sa conversion et s’adressait aux européens. Pourquoi ne pas écrire un second ouvrage pour parler directement aux musulmans ? « Je suis hanté par ce projet. Mais je ne peux l’écrire seul. Quand l’occasion se présentera, je me lancerai. »
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Nous partons en voiture pour assister à un rassemblement de chrétiens d’Orient organisé par le diocèse. Sur la route nous écoutons de la musique chrétienne arabe. Hassan est rempli d’émotion et prie en chantant sur un air qui évoque la traversée de la Mer rouge. Les convertis de l’islam font le lien avec cette traversée qui évoque leur chemin spirituel entre deux rives. Joseph se tourne vers nous avec un sourire : « Ce chant ne s’écoute que très fort, ne soyez pas surpris. » Il monte le son : « Fi zili himayatique naltajiou ya mariam! » Sortant d’une avenue, une manifestation pour la Palestine croise le chemin du van. Quelques centaines de mètres plus loin, six soldats au béret rouge traversent la rue. Ils portent des gilets pare-balles, fusils d’assaut à la main. La France du XXIe siècle. « Même au Liban, je ne voyais pas ça, sauf dans les quartiers chauds », se désole l’interprète.
Reconstruire une vie normale en France
L’évêché organise discrètement mais efficacement un forum pour les chrétiens d’Orient. Des bénévoles travaillent pour désengorger les logements et les solutions d’urgence en donnant du travail aux parents. Le but est de leur faire reprendre le cours d’une vie normale, pour qu’ils puissent à leur tour prendre en charge d’autres réfugiés dans un cercle vertueux. Depuis février dernier, 15 dossiers ont été pris en charge et déjà 4 CDI ont été trouvés grâce aux réseaux des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens. L’apprentissage du français est privilégié pour l’intégration dans la société civile et le marché du travail. Des stages sont proposés pour intégrer doucement les codes du travail en France.

Monseigneur Henri*, préside une prière œcuménique de clôture. Un prêtre orthodoxe et une femme pasteur font prier ensemble des chrétiens de rites différents. Le Notre Père est chanté en araméen et en français. Pour finir, les béatitudes sont chantées en alternant arabe littéraire, araméen et français. Les applaudissements sur les Alléluia de refrain ne choquent pas les Latins que nous sommes. Un Syrien qui chante là avec sa fille avait insulté Joseph pendant deux ans sur internet avant de se laisser toucher par le Christ. Un homme nommé Ephraïm, arrivé le premier il y a des années, appelle l’assemblée à célébrer « l’immense joie de l’Orient » et à diffuser l’Évangile. Les mains se lèvent vers le ciel et se tendent vers les épaules de voisins de banc. Dans l’assemblée, les yeux brillent de joie et de tristesse mêlées.
Le tableau du Moyen-Orient peint par Joseph Fadelle bouleverse la vision classique de la région, de sa dynamique et de ses rapports de force. Et l’on se prend à se demander si les aventures violentes de Dae’ch, d’Al Quaida et autres ne sont pas les derniers spasmes d’un fauve blessé et dos au mur. Une immense espérance qui vient secouer les craintes de chrétiens dont le feu intérieur est tiédasse depuis trop longtemps.
*Le nom a été changé
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