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Première classe

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Publié le

18 janvier 2018

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Tashen1

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Il y eut une époque, on peine à le croire, où voyager était une activité respectable. Plutôt que de déchoir et d’embarquer dans un low cost pour chercher un climat plus favorable, restez chez vous cet hiver, et plongez dans L’Âge d’or du voyage (Taschen). Mieux vaut une belle nostalgie qu’une réalité médiocre.

 

Aujourd’hui, à moins d’être Sylvain Tesson et de conférer à vos pérégrinations un surcroît de tension, d’inconfort et de symboles, voyager est bien devenu l’une des pratiques les plus méprisables au monde. Le tourisme de masse avait inventé la première grande pollution humaine des plus beaux endroits de la planète, mais Easy Jet et Airbnb ont encore accentué le phénomène, donnant les moyens à n’importe quelle bande d’étudiants fauchés d’aller instagrammer leurs cuites devant des monuments que des populations précédentes, moins mobiles et inconséquentes, avaient pris le temps d’ériger. Mais ce ne fut pas toujours ainsi.

Il y eut une pratique raffinée de la chose. Une visée initiatique, d’abord, qui motiva ce qu’on appelait alors le « Grand Tour » et qui donna le mot « tourisme », officialisé par Stendhal en français, un grand tour de l’Europe de l’Ouest et du Sud qu’entreprenaient les jeunes gens du nord une fois achevées leurs études, afin qu’ils sentissent leur civilisation comme une réalité à la fois charnelle et pourvue de ramifications, avant que de prétendre la poursuivre dans leurs responsabilités d’adultes. Il y eut ces voyages de la haute société de la Belle Époque et des Années folles, qui préservaient les beaux lieux du saccage grâce à l’injustice du privilège, et qui développèrent une somptueuse culture du déplacement comme une oisiveté supérieure.

 

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Il y eut les voyages des écrivains, de Chateaubriand à Kerouac, qui, plutôt que la consommation d’exotisme frelaté dans un monde toujours plus uniforme, cherchaient l’aventure, la beauté, la rencontre, et qui s’en rendaient dignes. C’est à ces autres expériences du voyage que le livre de Marc Walter et Sabine Arqué rendent hommage dans un beau livre où sont compilés des photographies d’époque, des textes, et toutes sortes d’indices.

 

Transsibériens et Zeppelins

 

Le livre est divisé en sept sections où se répartissent les divers circuits qui furent à la mode, aux deux siècles précédents, sur la planète entière. Les hôtels, alors, s’élèvent là où se propage le chemin de fer, et celui-ci développe des lignes mythiques. Outre le transsibérien et l’Orient-Express, le célèbre « Train Bleu », dont ne demeure aujourd’hui que le nom d’une brasserie chic de la gare de Lyon, symbole de l’élégance des Années folles, transporte ses passagers sur la Côte d’Azur dans un décor d’exception. Au wagon-bar, trinquent Cocteau et Coco Chanel, Francis Scott Fitzgerald ou les danseurs des ballets russes. C’est aussi le temps des paquebots, ces véritables palais flottants, dont Fellini fera un symbole de l’Europe majestueuse au bord du naufrage dans « E la Nave va ».

Depuis, le monde semble avoir été entièrement profané par un utilitarisme à la fois hideux et brutal.

C’est encore celle des Zeppelins, nefs féeriques frôlant les nuages, et dont le souvenir rend si triviaux les Boeings. On se rend à Nice et à Monte-Carlo, mais aussi à Venise et Pompéi qui ont tant fasciné, déjà, l’Europe romantique. Si les plages d’Espagne sont couvertes d’ombrelles, les villes d’eau, en Allemagne, sont encore les rendez-vous mondains parmi les plus prisés d’Europe, où l’on va moins se faire soigner qu’y séduire et profiter de plaisirs inédits. Baden-Baden ou Heidelberg, comme de nombreuses villes allemandes, encore, présentent leurs bains, leurs kiosques à musique, leurs lacs, leurs casinos, dans des paysages violents et altiers, tandis qu’en Suisse, les trains à crémaillère font tourner leurs roues crantées pour hisser les voyageurs au sommet des montagnes.

 

Première étreinte avec le monde

 

Autant que des vues des paysages d’époque, naturels ou urbains, le livre montre des intérieurs de palaces, et rapporte des impressions d’écrivains. Le tour de Scandinavie est mis à la mode par l’empereur Guillaume II, et l’on vient découvrir le soleil de minuit, tandis que l’Orient possède encore toute sa saveur et son pouvoir de fascination. Dans la célèbre véranda de l’hôtel Shepheard’s, Paul Morand aime se reposer, « le casque sur les genoux, le gin-fizz à la main ». En 1936, Cocteau refait le tour du monde en 80 jours de Phileas Fogg. Les vapeurs accostent en Inde, en Chine, jusqu’au Japon, qui s’est ouvert à l’Occident en 1868, avec l’ère Meiji. On voyage encore avec Morand, Zweig, Albert Londres, jusqu’au nouveau monde où la suractivité et les distances étonnent toujours les Européens.

 

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Les grands paquebots transatlantiques rivalisent depuis le milieu du XIXe siècle pour battre le record de vitesse en traversant l’océan et se voir décerner le prestigieux « ruban bleu », quitte à malmener leurs passagers dans la frénésie de cette course implicite. On découvre leurs intérieurs d’un luxe inouï. L’ingénieur Pullman élabore quant à lui une flotte de trains confortables, rapides et du dernier chic, afin de sillonner l’immense Amérique dans des conditions dignes d’un gentleman. On est ébloui d’une page à l’autre, soit par une cascade, soit par une salle de bal, tous les genres de beauté et de magnificence se succèdent dans un mélange, aujourd’hui étonnant, de prouesse technique, d’élégance des formes et de splendeur virginale des territoires.

Depuis, le monde semble avoir été entièrement profané par un utilitarisme à la fois hideux et brutal. Alors, certes, peut-être qu’un tel destin était-il inévitable à partir de cette conquête rationnelle de la planète initiée au XIXe siècle. Le souvenir de ce premier élan n’en reste pas moins grisant, et merveilleux le panorama qu’il offre.

 

 

THE GRAND TOUR,  L’ÂGE D’OR DU VOYAGE
Marc Walter et Sabine Arqué
Taschen
617 p. – 150 €

 

 

 

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