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Avec Le Livre des livres (Delcourt), Marc-Antoine Mathieu continue d’enchaîner les planches vertigineuses et de fasciner ses lecteurs. Quand la BD prolonge Kafka.
Le Livre des livres est une succession de couvertures cartonnées, grandes illustrations solitaires qui, une à une, cristallisent tous les thèmes de Marc-Antoine Mathieu, le plus métaphysicien des auteurs de bandes dessinées. Ce ne sont qu’océans ou mines de feuilles et de livres, angoissantes architectures piranésiennes, machineries démesurées, bureaucraties inutiles, perspectives tordues, discours trop savants, technologues déréglés et jeux de mots alambiqués (comme le poème « Jabberwocky » de Lewis Carroll passé à la moulinette S+7 de l’OuLiPo sur la base d’un dictionnaire de mots rares, ce qui est un peu abusé).
Délire critique
Marc-Antoine Mathieu bâtit son œuvre depuis presque trente ans. Tout commence avec L’Origine (1990). Que cette phrase soit un jeu de mots est normal : toute bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu est d’abord un jeu réflexif sur le langage, la bande dessinée, le livre, le medium, la représentation du réel, la connaissance du réel, le réel.
Que les histoires soient plaisantes (les six tomes des aventures de Julius Corentin Acquefacques – entendez Kafka prononcé à l’envers), dans le genre assez rare du comique métaphysique, mathématique et scientifique, ou sérieuses (Le Dessin en 2001 ou Otto, l’homme réécrit en 2016), dans le genre assez rare du roman d’introspection métaphysique, mathématique et scientifique, chaque œuvre explore en même temps l’art de la narration dessinée, la matérialité du livre (avec des inventions délicieuses, comme la case qui n’est qu’un trou dans la page), le discours critique sur la lecture, la description scientifique du monde, les ressources de l’imaginaire sous contrainte – une contrainte qui n’est que le reflet de notre propre situation au monde : nous y sommes mais sommes incapables de vraiment le comprendre. La conscience est certes affaire de neurones et de chimie, mais on sent bien qu’il y a autre chose.
Fils de Borges
Ça pourrait être pénible, ce n’est que vivifiant et amusant. Marc-Antoine Mathieu ne se désespère pas de ne pas comprendre, il préfère s’émerveiller de nos capacités à imaginer des réponses absurdes (ou, mieux, de bonnes questions) et considère avec une tendresse narquoise les explications trop nettes. Le scientifique, ses théories absconses à la justesse hasardeuse et ses lourds appareils compliqués font partie de ses personnages préférés.
Mécanique quantique et sémiologie, neurobiologie et esthétique, il mélange avec bonheur (comme le trop rare Francis Masse) tout ce que l’humanité a produit comme outils d’exploration, y ajoute une manière de bonne humeur expérimentale qui ôte tout complexe et indique très clairement ses inspirations, Borges au premier rang. Il faut quand même mériter ses pages.
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Elles se lisent et se relisent, le livre fini appelle forcément à la relecture en boucle, à l’instar de ses mises en abîme où chaque image se révèle un puits sans fond dans lequel il zoome jusqu’au vertige. Une des couvertures du Livre des livres, « L’Horizon alternatif », présente un navire porte-conteneurs qui navigue sur une mer calme – qui est impeccablement pliée en deux, les eaux plongeants à 90° vers le bas ; le bateau lui-même, à cheval sur la ligne de partage géométrique, a sa proue qui plonge aussi sans que rien ne tombe.
« Ciel bleu, horizon dégagé, mer plate », signale le journal de bord. Marc-Antoine Mathieu, ou le pince-sans-rire métaphysique, n’en finit pas de poser aux lecteurs des questions ironiques avec une éblouissante maestria
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