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Du droit à la bise par Frédéric Rouvillois

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Publié le

17 février 2018

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Encore un progrès de la transparence et du vivre ensemble, alors qu’il y a moins d’un siècle, en France, nos malheureux ancêtres, cadenassés dans les codes du savoir-vivre bourgeois, se contentaient d’incliner la tête en guise de salut. Tout au plus échangeait-on une poignée de main – et lorsqu’il s’agissait d’une dame, c’était à cette dernière de tendre la sienne, et seulement si elle désirait accorder ce rare privilège.

 

Débordant de partout, suant, mal rasé, le gros gaillard qui pénétra dans le compartiment avec une distinction d’hippopotame ressemblait comme deux gouttes d’eau à l’impayable Ignatius Reilly, l’antihéros de la Conjuration des imbéciles – jusqu’à l’odeur aigrelette qu’il exhalait généreusement et au salut tonitruant qu’il envoya à la cantonade, et que les autres passagères, quatre jeunes femmes dans la trentaine, probablement des collègues de bureau, lui retournèrent d’une voix blanche.

 

Lire aussi : La parité dans le gros mot

 

E. comprit pourquoi dès qu’il vit le joli monsieur entreprendre, dans l’espace exigu du compartiment, d’attribuer à chacune la « bise » rituelle – comme s’il avait le devoir impérieux de poser ses lèvres sur le visage des susdites, à trois reprises pour faire bonne mesure, et comme si ces dernières avaient de leur côté l’obligation de se prêter de bonne grâce à ce pourlèchement, et de sembler s’en réjouir en poussant des petits cris de joie : « Oh ! Bonjour, Jean-Marc ! » E. se rencogna dans son siège, se félicitant d’échapper à la distribution. Et, songeant à cette pratique de la « bise », il se remémora les remarques décalées du philosophe Gérald Cahen, qui y voyait « un signe d’égalité », puisqu’avec la bise « on se fait face »; les yeux dans les yeux, ou presque.

Encore un progrès de la transparence et du vivre ensemble, alors qu’il y a moins d’un siècle, en France, nos malheureux ancêtres, cadenassés dans les codes du savoir-vivre bourgeois, se contentaient d’incliner la tête en guise de salut. Tout au plus échangeait-on une poignée de main – et lorsqu’il s’agissait d’une dame, c’était à cette dernière de tendre la sienne, et seulement si elle désirait accorder ce rare privilège. Enfin la modernité vint – et avec elle, une égalité obligatoire dans l’échange des fluides. Sans compter la possibilité, pour Jean-Marc et ses pareils, d’ériger la bise au rang de droit fondamental susceptible d’être pratiqué par chacun avec quiconque, partout et à n’importe quel moment de la journée.

La fameuse bise, loin d’être une tradition, ne remonte pas au-delà des années soixante-dix, lorsque les ados ont commencé à la pratiquer dans les cours de récré des écoles mixtes.

Déployant le journal du matin dont le parfum d’encre fraîche prit le dessus sur l’haleine chargée de son voisin, E. constata avec surprise qu’il y était précisément question de cela : et de Madame le maire de Morette (Isère), coupable d’avoir enfreint la tradition humaniste de la bise en avertissant par mail les soixante-treize membres du conseil de la communauté de communes qu’elle cesserait désormais de s’y soumettre. Loin d’être anodine, la démarche paraissait si transgressive qu’après avoir fait la une de la PQR, voilà qu’elle suscitait les commentaires des quotidiens nationaux…

 

Lire aussi : Politique de la cravate

 

Et E. de s’amuser du manque de mémoire des médias, incapables de se souvenir que la fameuse bise, loin d’être une tradition, ne remonte pas au-delà des années soixante-dix, lorsque les ados ont commencé à la pratiquer dans les cours de récré des écoles mixtes. Auparavant, elle était inconcevable en dehors du cercle familial ou amical le plus strict. Quant aux messieurs qui la pratiquaient en public, ils subissaient le même sort que ce diplomate sud-américain que la bonne société parisienne avait décoré du titre d’« El Ambrassador ». Mais voilà, ce qui était interdit, déplacé ou ridicule est subitement devenu obligatoire, du moins pour ceux qui pensent qu’il est toujours malséant (et incorrect) de ne pas faire comme les autres. Même lorsque l’on risque le haut-le-cœur.

Le train omnibus s’arrêta à la première gare, et Jean-Marc, qui descendait, en profita pour servir une nouvelle tournée. Lorsqu’il quitta le compartiment, E. nota par-dessus son journal que les jeunes femmes se regardaient avec un air de soulagement

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