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Parité dans le gros mot

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C’est au moment précis où le bus de la ligne 63 quitta en douceur l’arrêt Lille-Université pour se diriger vers Solférino-Bellechasse que E. perçut, vers l’arrière du véhicule, le bourdonnement sourd d’un début de dispute.

 

Il eut à peine le temps de se retourner que déjà celle-ci virait à la querelle, une dame élégante déclarant à sa voisine en tailleur strict qu’elle n’était qu’une petite p…, qu’elle pouvait au moins faire attention où elle f… les pieds, tandis que l’autre, du haut de ses escarpins, supposant à la première des pratiques sexuelles inavouables, lui enjoignait d’aller les pratiquer ailleurs, et de cesser de la faire ch…. Mais lorsqu’un monsieur distingué tenta d’en appeler à un peu de retenue, l’une et l’autre, subitement alliées, lui rétorquèrent qu’on n’était plus au Moyen-Âge, que les femmes aussi avaient désormais le droit de s’exprimer, et qu’en somme, il n’avait qu’à se mêler de son c…

Rentré chez lui un peu perplexe, E. suivant sa vieille habitude, s’installa dans son fauteuil club avec une pipe et un verre d’Amontillado, en songeant que, même si l’on n’a plus le droit de dire que c’était mieux avant, on peut tout de même penser que c’est pire aujourd’hui. Et qu’il est un peu triste que la parité ait finit par infester, après la vie politique et professionnelle, l’existence de tous les jours, en ouvrant des champs nouveaux à la vulgarité et à la violence, jadis exclusivement réservées aux messieurs.

E. se remémora à ce propos les préceptes énoncés par la baronne Staffe dans ses Usages du monde, parus en 1891. La grande prêtresse du savoir-vivre y rappelait que contrairement à l’homme, créature matérielle, la femme se devait de rester délicate, réservée, pudique. La pseudo baronne notait ainsi qu’une femme digne de ce nom s’abstient de parler trop fort, de crier, et même de rire aux éclats, dans la mesure où elle ne doit cesser d’être dans la retenue. Quant à l’idée qu’elle puisse avoir le droit subjectif de vomir en public des torrents d’insultes…

Il est un peu triste que la parité ait finit par infester l’existence de tous les jours, en ouvrant des champs nouveaux à la vulgarité et à la violence, jadis exclusivement réservées aux messieurs.

La baronne n’avait pu connaître les grandes étapes de cette conquête de la grossièreté, qui commença par la pratique, entre les deux guerres, pour s’achever par la théorie, avec l’explosion du féminisme initiée à la fin des années 40 par la parution du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Jusque-là, la grossièreté féminine était furibonde, populacière ou vengeresse. Avec le féminisme théorisé, elle devenait dialectique, revendicative et révolutionnaire, associée à une stratégie de déconstruction de l’ordre patriarcal. Bref, aussi ennuyeuse et sinistre que les élucubrations du Castor.

« Notre oppression », déclarait en 1977 le programme de la revue Questions féministes, dirigée par Beauvoir, « ne réside pas dans le fait de n’être pas assez femme, mais bien au contraire, dans celui de l’être trop. » La femme nouvelle devait donc récuser tout ce qui la caractérisait dans le système ancien : la séduction, aliénante, la beauté, illusoire, la douceur, la politesse. L’émancipation par la grossièreté ? Admirable programme…

 

   Lire aussi : Politique de la cravate

 

En même temps, ces dames acceptent elles de bon cœur de renoncer à leurs droits et privilèges ? Pour quelques-unes qui, dans la ligne de Beauvoir, considèrent la galanterie comme une forme mal dissimulée de domination, beaucoup se disent que la tradition avait du bon, spécialement dans le métro aux heures de pointe, ou à la porte des grands magasins lorsqu’on a les bras chargés. Beaucoup pensent que ce n’est pas si mal d’être une femme lorsqu’on est une femme. Et que renoncer à tout cela, simplement pour faire comme les mecs, au nom de la parité, c’est tout de même un peu cher payé.

Constatant qu’à force de ruminer, sa bouffarde s’était éteinte, E. se dit que désormais, il se munirait de boules Quies avant de monter dans le bus.

 

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