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Professeur à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, « think tank libéral, progressiste et européen », Dominique Reynié s’est aussi confronté au suffrage universel en se lançant en 2015 à la conquête de la nouvelle région Occitanie. Et pat. Entretien entre analyse à froid et amertume.
Laurent Wauquiez hérite de la lourde tâche du redressement des Républicains, lesquels ne font aujourd’hui plus peur à grand monde. Quels conseils lui donneriez-vous pour atteindre ses objectifs ?
Vouloir devenir président est un projet de vie pour l’aspirant candidat et le millier de personnes qui gravitent autour, à une distance plus ou moins grande, dans l’attente de la victoire, l’heure de gloire consécutive et la contrepartie des efforts et abnégation consentis. C’est parfaitement compréhensible mais évidemment insuffisant. Il faut passer du « vouloir devenir président » à un projet pour les Français et, je le crois, pour les Européens.
Les deux grands partis de la Ve qu’étaient le Parti socialiste et le bloc RPR-UDF ne sont-ils pas en train de disparaître du paysage politique français ?
La substance est perdue, l’enveloppe demeure. Les partis politiques agonisent parce qu’ils sont devenus des machines sans âme ni souffle, mais survivent parce qu’ils sont nécessaires. On le voit en particulier lors des moments électoraux : sélection des candidats, conception des programmes, mobilisation des électeurs, tenue des bureaux de vote, etc. N’oublions pas que les partis sont des entités publiques, politiquement et juridiquement responsables. Sans eux, les élections ne seraient qu’un jeu d’influences dont nous ne saurions rien. On verra peut-être la fin du PS et de LR mais on ne verra pas la fin des partis. Nos clivages, nos désaccords se métamorphosent mais ne disparaissent pas.
Vous avez reçu le Prix du livre politique pour Populisme: la pente fatale (Plon, 2011). Deux ans plus tard, en paraissait une édition revue et augmentée, Les Nouveaux Populismes (Fayard). Croyez-vous vos analyses toujours valables ?
Il serait surprenant de ne pas voir dans l’évolution de nos démocraties une confirmation de ces travaux. La progression des populistes est impressionnante, en Allemagne, dans les pays de l’ancien bloc communiste, en France, en Italie, dans toute l’Europe du Nord, au Royaume-Uni, en Autriche, sans parler des États-Unis. Pour caractériser ces nouveaux mouvements, j’ai proposé la notion de « populisme patrimonial » parce qu’ils ont su capter une double inquiétude. Les Européens ne redoutent plus seulement la dégradation de leur patrimoine matériel, leur niveau de vie, mais aussi la perte de leur patrimoine immatériel, leur style de vie, leur culture. Ainsi, les nouveaux populistes ont su s’adresser non seulement aux classes populaires mais aussi aux classes moyennes, voire à une partie des classes intellectuelles. C’est le populisme patrimonial qui est en mesure de bouleverser chacune des démocraties d’Europe, sans exception, et l’Union européenne elle-même.
Lire aussi : Le populisme est-il mort ?
Quelles transformations subiront La France insoumise et le Front national lors des prochaines années ?
La force de La France insoumise est celle d’une gauche convertie au populisme mais dans une version acceptant le multiculturalisme. Ce populisme n’est pas celui qui gagne. Le populisme de droite, chez nous le FN, ne revendique pas moins la défense du patrimoine matériel que la défense du patrimoine immatériel, ce que ne peuvent faire les populistes de gauche. L’assise sociale du populisme de droite est donc plus large. L’avenir de LFI dépend du déclin du FN.
De son côté, le FN s’est montré capable de capter une part principale de la colère antipolitique, mais il s’est heurté au mur de l’euro. Les Européens de la zone euro manifestaient un attachement à la monnaie européenne très supérieur à leur attachement à l’Union européenne. Cet apparent paradoxe, pour être amusant, est tout à fait sérieux. L’Europe est une cause politique et, comme la plupart des causes politiques, elle suscite l’hostilité ou le désintérêt d’une majorité. En revanche, l’euro est devenu un patrimoine matériel.
En s’attaquant à l’euro, les populistes menacent le patrimoine maté- riel de leurs électeurs. C’est donc une erreur fondamentale. Le FN devra se convertir à l’euro, au risque de ressembler aux partis de l’establishment, ou accentuer encore la critique de l’immigration, au risque de retomber dans la radicalité marginale.
L’Europe est une cause politique et, comme la plupart des causes politiques, elle suscite l’hostilité ou le désintérêt d’une majorité Dominique Reynié
Emmanuel Macron est-il le créateur d’un genre de populisme consensuel, transformant les antagonismes initiaux en convergences ? Ou, pour reprendre l’expression un peu caricaturale de Gérald Darmanin lorsqu’il était son adversaire : le « bobopulisme » ?
Non, le populisme est un phénomène politique singulier caractérisé par une vision opposant sur un mode sommaire et tapageur le peuple à l’oligarchie, le référendum au Parlement, la nation à l’Europe, l’ethnie au contrat, etc. À l’évidence, le discours d’Emmanuel Macron n’est pas celui-là. Il a remporté le premier tour en étant « hors système » mais il l’a emporté au second tour parce qu’il n’était pas « antisystème ».
Que retirez-vous de votre expérience en politique ? Votre défaite assez large aux élections régionales en Occitanie aurait-elle dû être prise comme un avertissement par l’état-major des Républicains, convaincu à tort que la victoire en 2017 était acquise ?
Cela fait cliché, mais la première joie pour un candidat vient des personnes rencontrées par milliers, admirables, passionnantes, généreuses et surtout très enthousiastes. Ma deuxième joie est d’être devenu tête de liste de la droite et du centre en remportant la primaire régionale, la seule qui ait été organisée pour ces élections. Cette victoire ne m’a pas été pardonnée. Voulue par les élus de la région, la procédure a été combattue par les directions parisiennes, les partis redoutant de perdre le contrôle des investitures. De plus, je n’étais membre d’aucun parti et n’occupais aucune fonction élective, seul cas, me semble-t-il, pour les grands partis, FN inclus et toutes régions confondues. C’est dire le faible renouvellement.
Ma troisième grande joie, au soir du premier tour, a été de terminer premier, chez moi, dans l’Aveyron, où je dirigeais aussi la liste départementale. J’y ai réalisé le meilleur score (30,5 %) parmi les 13 départements. Au niveau régional, une bonne part de mes difficultés est venue d’une opposition qui n’existe pas ailleurs, celle d’un groupe de presse régional, monopolistique, détenu par un seul homme, Jean-Michel Baylet, lui-même alors à la tête du Parti radical, pivot de la coalition de la candidate socialiste finalement victorieuse, Carole Delga.
Enfin, une opposition aussi virulente mais plus venimeuse est venue des partis qui m’avaient investi et d’une poignée de leurs représentants locaux, furieusement hostiles à mon arrivée, auteurs d’un festival de coups bas, plus ahurissants les uns que les autres. Pour le politologue, un régal à observer ; pour le candidat, autant d’épreuves à traverser.
Quels seront les thèmes majeurs des prochaines années ? La démographie ? L’immigration ? La crise culturelle ? Les bouleversements économiques ? Les mutations dans les manières de vivre et de travailler ? La gouvernance internationale ?
Pour nous, Européens, trois révolutions alimentent le grand chambardement : la montée en puissance de l’immigration et des conflits interculturels qui lui sont attachés; l’avènement d’un nouveau pouvoir humain inédit, au croisement des nanotechnologies, de la biologie, de l’informatique et des sciences cognitives; le déploiement d’hyperpuissances non occidentales, capables d’excellence technoscientifique et autoritaires. La Chine en est évidemment à ce jour la plus impressionnante des illustrations
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