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Jean-Yves Camus : « Je suis d’une gauche personnaliste, décentralisatrice, communautaire, antitotalitaire. »

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Publié le

7 février 2018

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De colloques en ouvrages, de chroniques dans Charlie ou Actualité juive en entretiens à la presse internationale, Jean-Yves Camus s’est imposé comme le plus fin connaisseur des droites françaises. Il en connaît tous les acteurs, toutes les tendances, toutes les filiations. Mais lui, qui est-il? Peut-être bien un nouvel Emmanuel Berl. Partie 1.

 

J’ai lu que vous étiez issu d’une vieille famille française catholique et normande.

Bretonne !

 

Pardon pour l’offense ! Breton de père en fils depuis des générations ?

Le plus ancien document attestant de la présence de la famille de ma mère dans les Côtes-d’Armor date de 1602. C’est un acte de mariage. On peut donc supposer que cela nous amène à la toute fin du XVe  siècle. C’est une famille marquée par la culture et la langue bretonnes, langue maternelle de mon grand-père. Il avait été, comme tous les jeunes Bretons de sa génération, francisé par l’école publique mais avait continué en famille à pratiquer le breton de manière épisodique jusqu’à sa mort.

C’est une langue que j’ai entendue mais qu’on ne m’a pas transmise. De même que la mère de ma mère, née en Italie du Nord en 1914, ne m’a pas transmis l’italien, ce qui montre certes la force du modèle d’assimilation à la française, mais aussi quelque chose que je considère comme une perte. Quand j’avais demandé à mon grandpère s’il m’apprendrait le breton, il m’avait répondu : « Non, ça ne te servira pas à grand-chose. » C’est vrai que dans un monde strictement marchand, ça ne sert pas à grand-chose, mais pour moi c’est une déperdition d’héritage : je suis amputé d’une partie intrinsèque de ce dont j’ai hérité.

 

Et du côté de votre père ?

La famille de mon père n’a pas beaucoup bougé d’un périmètre compris entre Nantes, Angers, Thouars et Les Sables-d’Olonne, ce qui est tout de même une zone très circonscrite…

 

Une famille catholique donc ?

Evidemment catholique, moi inclus. Avec catéchisme, communion solennelle, en étant enfant de chœur – comme mon père, passé par l’école catholique comme bien des membres de ma famille paternelle. Donc oui, je suis issu d’une famille catholique pratiquante – surtout dans le contexte des années 1960 et 1970. Jusqu’au jour où est arrivé, sans pilier de NotreDame, mais aussi sans bruit et sans tourment, quelque chose qui est du domaine de la perte de foi. J’ai juste cessé de croire à ce que l’on m’avait enseigné.

Je ne crois pas à la thèse selon laquelle le génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale est une conséquence de l’antijudaïsme chrétien Jean-Yves Camus

Vous auriez pu devenir agnostique ou même athée, vous êtes devenu juif !

Oui mais j’ai la grande faiblesse de n’avoir jamais cessé d’être croyant. Donc j’ai trouvé ma vérité ailleurs. Pour le reste, ce n’est pas une conversion de révolte adolescente, d’abord parce que ça s’est produit à l’âge adulte, ensuite parce que je n’ai rien à reprocher à l’éducation que j’ai reçue ; je trouve même qu’elle a été structurante.

Je précise que je ne tiens pas non plus l’Église catholique pour responsable de choses qui m’auraient amené à la quitter. Je ne crois pas à la thèse selon laquelle le génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale est une conséquence de l’antijudaïsme chrétien. Je constate que ceux qui l’ont commis étaient très souvent athées et, en tout cas, niaient en tout point ce que l’Église avait de tout temps enseigné.

 

Sur le plan politique, vous commencez par être de droite…

Pas de droite, gaulliste.

 

D’accord. Vous commencez par être gaulliste et là, pareil, vous bifurquez et l’on vous retrouve de gauche. Qu’est-ce qui fait que, un beau jour, vous basculez ?

J’avais adhéré à l’UDR en 1974, à l’âge de 16 ans, dans un contexte précis, celui de la campagne présidentielle de Jacques Chaban-Delmas et je me suis rendu en compagnie de mon père à la Porte de Versailles le 5  dé- cembre 1976 lors de la création du RPR. Et je n’ai jamais quitté l’admiration que j’ai pour le général de Gaulle, malgré les critiques que, aujourd’hui, je peux formuler, notamment sur son attitude pendant la guerre d’Algérie.

 

Alors qu’est-ce qui vous fait rompre ?

La confrontation, en arrivant à Sciences Po, avec cette fraction de la droite qui, même si elle n’était pas formellement au RPR, était la caricature d’une droite française qui n’a rien appris, notamment sur le plan social. Je me suis trouvé confronté à des individus qui, ayant mon âge, étaient fossilisés dans les conceptions qui devaient être celles de leurs grandsparents que j’imagine très bien en notables de l’Alliance démocratique ou de la Fédération républicaine, et qui arboraient un sentiment de supé- riorité sociale, de suffisance sociale qui me semblait totalement d’autant plus inadmissible que ces gens étaient issus de la fraction la plus stérile de la bourgeoisie parisienne, je veux dire d’un milieu de jeunes rentiers.

Ils pratiquaient un entre-soi qui leur interdisait rigoureusement de penser aux transformations de la société qu’ils étaient censés, en futurs hauts fonctionnaires, anticiper et préparer, et, dénués de toute préoccupation sociale, manifestaient un attachement à l’argent, à l’ostentation et à la valeur marchande qui allait contre l’idée que je me faisais de mon engagement.

 

Ce n’est pas parce que quelques représentants d’un courant de pensée n’y sont pas fidèles que celui-ci est discrédité !

C’est exact. Mais on est à la fin des années Giscard et la cause de la droite française apparaît comme étant totalement perdue. On entre dans la période du libéralisme triomphant et, passé l’espoir initial que le RPR porté par Jacques Chirac ait une véritable ligne sociale, dans celle de la déliquescence absolue du gaullisme.

 

Lire aussi : Julien Dray « Manuel Valls s’est écarté de la Gauche depuis un moment»

 

Vous n’étiez pas encore converti mais la question de l’antisémitisme a-t-elle joué un rôle ?

Au départ, effectivement, ça joue un rôle quand je vois à Sciences Po des gens qui assument un antisémitisme considéré comme de bon aloi dans une partie de la bonne société française. En faisant cela, ils donnent de la droite l’image la plus caricaturale qui soit et, en effet, ça me touche. C’est sans doute l’origine d’une pé- riode de ma vie où je serai extrêmement militant sur ces sujets-là et où, je l’explique dans Politica Hermetica* , je n’aurai pas suffisamment de recul, avant que je ne fasse finalement le lien entre mon choix religieux et la manière que cela implique de travailler.

 

Quel rapport?

Le judaïsme tient dans la confrontation aux textes. Je me suis aperçu à un moment donné que j’écrivais sur des mouvances que je ne lisais pas assez et dont je ne rencontrais pas les protagonistes. J’ai donc essayé en premier lieu de me colleter avec le texte. C’est à partir de là que je me suis réorienté vers quelque chose qui est un peu plus profond que l’écriture militante.

 

Vous avez décidé de vous colleter aux acteurs aussi, ce qui est plutôt rare.

D’une part rencontrer son objet d’étude reste le meilleur moyen d’opérer. D’autre part je n’ai pas cette prétention morale d’être supérieur à mon objet d’étude au point de le juger sans l’entendre, même si sa trajectoire interfère avec mon histoire personnelle.

On n’a pas encore totalement purgé nos contentieux franco-français. Je suis assez inquiet de voir que sur certains aspects de la Deuxième Guerre mondiale, sur l’épuration par exemple, les travaux qui accepteraient de prendre un recul historique et où les participants des deux camps accepteraient de confronter leurs points de vue sont extrêmement minces. En Italie, c’est monnaie courante ; ici, ça ne se fait pas…

 

Alors votre gauche, c’est laquelle ?

C’est une gauche personnaliste, décentralisatrice, communautaire, antitotalitaire, qui insiste sur tout ce qui reste à construire en termes de solidarité : écologie, circuits courts, enracinement local. C’est peut-être une gauche qui n’existe pas sous une forme constituée.

Pour s’émanciper de quelque chose, il faut le connaître et le vivre Jean-Yves Camus

Mais tous les éléments que vous citez ont été aussi des éléments constitutifs de la droite !

Oui mais ce sont aussi des éléments constitutifs de ce qu’Emmanuel Mounier a tenté de bâtir dans les années 1930 ; ce n’est pas pour rien qu’en filigrane de mon histoire, il y a Esprit. Tout d’abord parce que j’ai vécu pendant 25 ans à ChâtenayMalabry dans une maison mitoyenne avec la propriété des Murs blancs, où se trouvait Esprit, et que j’en ai connu, y compris à la messe, bon nombre de ses dirigeants historiques.

Mon autre lien avec Esprit est que j’ai été extrêmement influencé après mon mariage par la personnalité de mon beau-père, Alexandre Derczansky, aujourd’hui décédé. C’était quelqu’un qui avait de l’estomac puisqu’en 1941, donc à une période où le statut des juifs était déjà applicable, il avait décidé d’être élève au petit séminaire israélite de Limoges, qui était le séminaire de formation des rabbins replié en zone libre. Pour avoir une vocation rabbinique en 1941, il fallait avoir un minimum de principes chevillés au corps…

Or il appartenait à l’équipe qui a refait la revue Esprit dans l’immédiat après-guerre. Il a réussi à conjuguer son judaïsme et un attachement qui a duré des décennies à la personnalité d’Emmanuel Mounier et aux idées défendues par Esprit depuis avant la guerre.

C’est aussi par ce biais-là que j’ai appris que l’une des erreurs principales de la gauche consistait à oublier que, pour s’émanciper de quelque chose, il faut le connaître et le vivre. C’est pareil pour vos racines. L’émancipation des individus est une chose à laquelle je tiens. Vous pouvez refuser un certain nombre des traits constitutifs de ce que vous êtes à votre naissance, encore faut-il que vous ayez conscience du dépôt que vous avez reçu.

Je ne suis pas de cette gauche qui pense que les identités personnelles et collectives se construisent par la politique de la table rase ou celle de la massification.

 

Fin de la partie 1

 

*« L’étude de l’extrême droite au risque du soupçon », par Jean-Yves Camus, in Politica Hermetica, n° 23, 2009.

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