Le référendum de L’Incorrect : Le populisme est-il mort ?

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La défaite de Marine Le Pen et l’échec de Jean-Luc Mélenchon ont-ils sonné la fin de l’heure populiste ? Gabriel Robin l’assure, quand Vincent Coussedière dément cette vision. Débat entre deux spécialistes

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Le oui par Gabriel Robin – Juriste

A sa manière, le candidat Sarkozy n’empruntait-il déjà pas au « populisme » lors de la campagne pour l’élection présidentielle de l’année 2007 ? Souvenez-vous, le 25 octobre 2005, celui qui était alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Villepin, haranguait les habitants d’une tour d’Argenteuil : « Vous en avez assez de cette bande de racailles ? On va vous en débarrasser. » Empruntant au vulgum pecus la franchise de son langage, Nicolas Sarkozy transgressait les tabous politico-médiatiques de l’époque pour mieux communier avec un peuple se pensant abandonné par les pouvoirs publics.

Un responsable politique d’envergure osait enfin se soucier de nos problèmes quotidiens, sans les recouvrir d’un voile pudique de précautions sémantiques. Résultat, le Neuilléen devenait Président de la République deux ans plus tard, enregistrant des scores très honorables dans les catégories populaires pour un candidat issu de la droite de gouvernement.

Les problèmes évoqués par Nicolas Sarkozy n’ont évidemment pas disparu. Tout au contraire, ils se sont aggravés. S’additionnant aux troubles que provoque immanquablement le changement progressif de peuple dans une nation contractuelle, les inégalités d’existence n’ont cessé de se creuser à mesure que les crises économiques se multipliaient, témoignant de la fragilité d’un système que l’on imaginait infaillible, garant de l’avènement d’une pax economica éternelle.

Las, les antagonismes traditionnels ne se sont pas effacés pour faire place nette à la fin de l’histoire, à l’harmonie concurrentielle entre nations, ethnies, cultures et cultes amenés à se mélanger, à former un tout uniforme. Du passé, les Français n’ont pu se résoudre à faire table rase, comme du reste les autres occidentaux. Nous le savons, la déception du quinquennat Sarkozy a été à la hauteur des attentes suscitées. Quant à son successeur François Hollande, il a réussi à atteindre des sommets inédits d’impopularité.

« LA FAILLE DU POPULISME EST DE CONFONDRE LE PEUPLE TOUT ENTIER AVEC LES SEULES CATÉGORIES POPULAIRES »

Forts de ces constats, les mouvements populistes pouvaient légitimement espérer l’emporter lors de la dernière élection présidentielle. Le contexte international semblait d’ailleurs concourir à l’avènement d’un « moment populiste », selon la formule d’Alain de Benoist ; d’un Brexit montrant une Angleterre populaire angoissée par l’immigration, au réveil de l’Amérique des cols bleus matérialisé par la victoire du tribun de la Plèbe Donald Trump, figure authentiquement inauthentique d’une Amérique plus que jamais bigger than life.

Qui, de Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, allait donc transformer la présidentielle en un référendum ? Et quel référendum ? Le « peuple » contre l’«oligarchie», conformément à la thèse schmitto-marxiste de Chantal Mouffe  ? La France du « non » au référendum sur la constitution européenne contre la France des « élites » soutenant le « oui » ? Ou bien encore, la France historique contre la France d’après ?

Ces discours conflictuels, efficaces pour réunir des électorats revendicatifs au premier tour, n’étaient pas suffisants pour l’emporter au second. Gageons qu’ils ne le seront pas non plus demain. La faille majeure du populisme stricto sensu est bien de confondre le peuple tout entier avec les seules catégories populaires, lesquelles seraient investies d’une qualité ontologique toute particulière, une « vertu » singulière confrontée au cynisme et à l’égoïsme de classe des catégories dominantes, ou un rôle révolutionnaire éminent.

Du populisme, Emmanuel Macron n’a retenu que l’antique défiance populaire contre les institutions et ses acteurs, profitant d’une lame de fond « dégagiste » semblable au « Que se vayan todos ! » argentin. Gérald Darmanin, rallié de droite, ne disait-il pas qu’Emmanuel Macron était le champion du « bobopopulisme » ? Une formule qui résume assez bien la démarche de Jupiter, basée sur un consensus scientifiquement conceptualisé à l’aide d’algorithmes.

Au fond, on est en droit de se demander si le « moment populiste » tant attendu ne fut pas le moment Macron… Le populisme bien pensé, c’est-à-dire le souci réel du peuple, n’est pas définitivement mort. Mais à l’évidence, le populisme populacier, uniquement mû par les raccourcis simplistes et la négativité, l’est.

Le non par Vincent Coussedière – Agrégé de philosophie

2017 apparaîtra comme l’année qui a consacré la victoire ironique et désespérée du populisme. Pour le comprendre, il faut tout d’abord se libérer de la présentation habituelle du phénomène. On a voulu faire du populisme une nouvelle idéologie et se donner le beau rôle en ajoutant un chapitre à la critique du totalitarisme. On a voulu faire de lui le nouveau spectre qui hante l’Europe. Or le populisme n’est pas une idéologie et c’est en l’interprétant ainsi qu’on reste en réalité prisonnier de celle-ci. Peu importe alors qu’on en pronostique la défaite ou la victoire, si c’est pour rester enfermé dans la fausse conscience.

Prendre la mesure du populisme, c’est au contraire comprendre qu’il n’est pas un simple phénomène politique, dépendant de telle ou telle offre partisane et pouvant disparaître dès lors que cette offre serait en crise ou cesserait. Le destin du populisme n’est pas lié au destin des partis dits populistes. Il est lié au destin du peuple lui-même. Le véritable enjeu de l’interprétation du populisme consiste donc à situer le défi du populisme sur son propre terrain, lequel n’est pas celui de l’idéologie, mais celui de la réalité : celui de la volonté des peuples politiques européens de persévérer dans leur être.

Ce que nous appelons « le populisme du peuple » est l’expérience d’une crise et d’un sursaut. Le peuple fait l’expérience de sa décomposition et « en même temps » lutte et réagit contre celle-ci. C’est ce « en même temps » là, celui du populisme du peuple, que Macron comme ceux qui l’entourent ne comprennent pas.

« IL Y A « POPULISME » DÈS LORS QU’UN PEUPLE POLITIQUE EST MENACÉ DANS SON EXISTENCE MÊME »

Il s’agit pourtant de la clef de notre époque. Le populisme du peuple n’est pas un phénomène politique, il est un phénomène archi-politique, qui ne peut se saisir qu’au niveau d’une forme de phénoménologie du peuple. Il y a « populisme » dès lors qu’un peuple politique est menacé dans son existence même, c’est-à-dire sur le plan de l’unité de ses mœurs comme de sa capacité à s’autogouverner par la médiation d’un État souverain. L’expérience collective du partage des mêmes

mœurs est détruite par l’individualisme consumériste comme par la concurrence de modèles contradictoires issus d’une immigration de peuplement. La souveraineté de l’État est abandonnée à des organisations internationales.

Emmanuel Macron n’a rien compris à cette angoisse archipolitique du peuple qui lutte pour sa survie. Les Français se demandent s’ils forment encore une communauté politique, s’ils sont encore un peuple uni par des mœurs semblables et un État souverain. Macron leur répond « individu », «Europe», «mondialisation», « flexisécurité», « mariage pour tous», « inexistence de la culture française », c’est-à- dire brandit comme des nouveautés et des mots d’ordre les fétiches qui ont conduit à la destruction dont le peuple tente de s’extraire. Il ne pouvait ainsi qu’attiser ce même « populisme » qu’il prétendait dépasser.

La signification de l’élection présidentielle de 2017 peut alors apparaître. La victoire d’Emmanuel Macron est une victoire en trompe-l’œil. C’est, pour détourner le titre d’un essai de Baudrillard, une victoire à l’ombre du populisme du peuple. Le populisme du peuple, délaissant de manière relative l’offre des partis dits « populistes » pour choisir massivement l’abstention, a opposé une forme d’ironie et de défi à Emmanuel Macron.

C’est en effet comme si le peuple s’était volontairement absenté, à la manière des majorités silencieuses décrites par le même Baudrillard, pour former un gigantesque trou noir, capable d’absorber en lui toute la prétention et l’inanité du pouvoir. Le peuple a répondu par un haussement d’épaule à la prétention de gouverner sans lui ou contre lui.

« Chiche », a-t-il dit : « Allez-y ».

Le roi est nu désormais, victime d’une véritable montée aux extrêmes qu’il n’a pas comprise. On le laissera boire jusqu’à la lie la coupe de son impuissance. Jamais le populisme n’a eu autant d’avenir.

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Le populisme est-il mort ?

Rédacteur en chef

jdeguillebon@lincorrect.org

Commentaires

  • GUILLARD
    6 octobre 2017

    La définition la plus synthétique et la plus universelle du concept de  »populisme » a été donnée par Pierre-André Taguieff. Selon lui, les mouvements que l’on appelle  »populistes » apparaissent quand les revendications d’une partie d’un peuple sont ignorées par les partis politiques existants. C’est très exactement ce qui se passe en Europe depuis plusieurs décennies; les partis politiques du système refusant de prendre en compte le fait que l’immigration de populations extra-européennes est considérée par une grande partie des autochtones comme un danger mortel pour leur culture et leur mode de vie, des partis alternatifs, qualifiés de ‘’populistes’’ par les médias aux ordres, ont pris en charge la demande d’arrêt des flux migratoires. A ce jour, la situation n’a pas changé et les partis dits  »populistes » continueront de prospérer, avec des hauts et des bas. Il ne faut pas exclure l’apparition de nouveaux mouvements ou des associations entre des partis populistes et certains partis  »classiques » dont l’électorat est de plus en plus angoissé par le phénomène migratoire.
    Gabriel Robin a raison de souligner le caractère souvent démagogique de ces partis populistes (mais ils ne sont pas les seuls à faire preuve de démagogie ; les partis ‘’classiques’’ n’en sont pas exempts, loin s’en faut) et le fait que les classes sociales défavorisées ne sont nullement détentrices d’une quelconque supériorité morale, ce que Machiavel avait pris le soin de souligner. Ce dernier soutenait le  »popolo minuto » non pas parce qu’il aurait été par nature meilleur que le  »popolo grasso » mais parce qu’étant dominé, il était naturellement amené à lutter contre la domination et donc en faveur d’une réduction des dominations arbitraires et d’un renforcement de la liberté conçue comme absence d’interférences arbitraires, ce que  »ceux d’en haut », qui profitent de la domination, n’ont aucune raison de faire. Mais, pour lui, ‘’ceux d’en bas’’ auraient le même comportement que ‘’ceux d’en haut’’ s’ils étaient à leur place.
    Je partage l’analyse de Vincent Coussedière ; le  »populisme du peuple » conçu comme volonté de préserver la culture et la sociabilité propre de ce dernier est une réalité en Europe mais ce n’est pas la seule forme de populisme; certains populismes peuvent avoir d’autres objectifs tels que le partage des terres, un régime plus démocratique, une répartition plus équitable des richesses……et même des objectifs très libéraux ! Le populisme n’est pas une doctrine philosophique; il est multiforme, plusieurs populismes peuvent exister simultanément dans un même pays et ils peuvent même être antagonistes. Ainsi, en France, les populistes du Front National et ceux de la  »France Insoumise » ne partagent rien ou presque et le fait qu’ils soient aussi populistes les uns que les autres n’implique nullement qu’ils soient voués à s’unir contre l’oligarchie comme l’ont imaginé certains (seulement 7% des électeurs de Mélenchon ont voté pour Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle). La seule chose qu’ils ont en commun, c’est la détestation de l’oligarchie mais ils ne la détestent pas du tout pour les mêmes raisons. S’il y a eu une victime des dernières élections, ce n’est pas le populisme mais l’illusion d’une union des deux populismes français. Quant au mouvement des  »marcheurs », il n’a rien de populiste puisqu’il n’est qu’une nouvelle mouture du parti de l’oligarchie.
    B. Guillard

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