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La fin du monde est pour 2030, d’Yves Cochet aux services secrets, en passant par la global footprint américaine, le National Intelligence Council et j’en passe, tout le monde semble à peu près d’accord. Et il ne s’agit pas, là, de prophéties mayas, de divagations à la Paco Rabanne ou de prophéties façon Bugarach ou Nostradamus. Non, il est trop tard.
J’ai personnellement adoré faire le bohémien punk à la fin des années soixante-dix. Ma vie était certes désordonnée et artiste, avec des hauts et des bas et des galères. Mais il m’est arrivé de signer de beaux contrats, de voir mes œuvres exposées, et surtout, surtout, j’avais le sentiment d’appartenir à un mouvement, d’inscrire ma modeste griffe dans l’histoire. Et je pouvais même rêver à un succès plus notoire. Tous les espoirs étaient alors permis. Cette Bohême-là est impensable aujourd’hui. Je ne connais pas de groupe de rock français qui vive cette vie-là de nos jours et, à une ou deux exceptions, La Femme ou Brigitte, les jeunes musiciens que je connais n’ont devant eux qu’un horizon bouché. Et la certitude que les grands médias leur sont interdits. L’Art ne doit pas, certes, être un long fleuve tranquille. Mais jamais un passe-temps, ou un violon d’Ingres.
Alors, la Bohême, aujourd’hui, la Bohême 2018, donc ? On dirait le titre d’un film B de Vadim. À part qu’elle n’existe pas. Reprenons: même en écrivant à côté dans les journaux qui veulent bien l’accepter, l’écrivain ne peut vivre, ni même survivre, de sa plume. Les avances sont devenues dérisoires et le prix des piges idem. Deux mille euros d’avance, pour un roman. Et encore… Si vous êtes chanceux, ou un peu connu. Trois cents euros pour un papier de fond… Et nulle intermittence ou chômage. Bien entendu. Nul droit à un RSA ou RMI parallèle, qui mettrait un peu de beurre dans les proverbiaux épinards
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Tout un système a disparu
Quant à la musique… Les labels, et même les majors, ne connaissent plus qu’un système de licence. En gros, vous apportez un produit fini. Les royalties sont un rêve. Ventes physiques, passages radios… Tout un système a disparu. Plein de gens, certes, font de la musique, comme plein de gens écrivent. Mais sans y croire vraiment. Oui, un art d’agrément, comme le macramé et la poterie sur tour d’appartement, dans un monde devenu, à l’instar du film New York 1997, un îlot de privilégiés cerné par les pauvres, les exclus, menaçants et bave aux lèvres. L’Art suit le même principe. On ne prête qu’aux riches. Depuis Internet, on ne peut même plus vivre de son Art en « honnête artisan », dans le cocon d’une cible fidèle. Il y a trente ans, un groupe français metal vendait dix mille CDs et tournait dans la France entière. Ce n’était pas le Pérou, certes, mais il pouvait en vivre.
Depuis Internet, on ne peut même plus vivre de son Art en « honnête artisan », dans le cocon d’une cible fidèle.
Aujourd’hui, ce sont des milliers de vues sur YouTube et d’écoutes sur Spotify ou Deezer, certes… Mais trois cents CDs et le « play for pay » généralisé. Des activités, donc ; pour la beauté du geste, qui ne rapportent rien. Et les tournées alors? Les festivals? N’y accèdent que les puissants, les valeurs sûres et sur le marché depuis des décennies en un système qui se mord la queue. Ou quelques révélations anecdotiques qui en général ne passent pas l’année (qui se souvient de Cats on Trees, C2C, Renan Luce, 1995, Woodkid ou Wax Taylor – pourtant tous victoires de la musique ces dernières années?). Une dizaine de noms, donc, de Grégoire à Jul en passant par Juliette Armanet ou Booba se partagent les médias. Le circuit indépendant est mort de sa belle mort. C’est le Zénith ou rien. Il est aujourd’hui impossible, quasi, à un groupe de rock de jouer à Paris et autre grande ville, hors quelques cafés rock ou le légendaire bus Palladium. Et sans cachet.
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Une tendance à la discrétion
L’Art doit se frotter au réel et le traduire. Les mouvements artistiques ne naissent pas du hasard. Las, il n’y a plus d’écoles, de tendances, de mouvements, ni d’ailleurs de « crossover », ce phénomène fédérateur qui faisait qu’un groupe comme les Stones ou un Dylan étaient entendus aussi bien près des auto-tamponneuses que par des universitaires ou des musicologues s’étripant à les décrypter. Je défie quiconque de me citer un mouvement paru depuis brit pop, grunge ou techno, un cénacle d’écrivains depuis le trash à la Despentes, un mouvement pictural depuis l’école de Nice et les hyperréalistes, ce qui date pour le moins. La mort de l’Art… La seule tendance qui se dessine mais que personne ne revendique est à l’image de l’époque. Un Art modeste, discret, sans outrances, sobre, tenté par le minimalisme. Un refus du flamboyant et de l’excès. En somme, pour vivre heureux, vivons cachés.
Les SDF de l’Art
Notre Bohémien 2018, alors? Un clochard ou un dilettante. Un prof qui aura écrit son petit roman pendant les vacances scolaires, un postier qui aura enregistré sur ordinateur, via des logiciels crackés, le morceau qu’il va publier sur YouTube. Ou un rentier. Un Montesquiou d’aujourd’hui. Qui « n’a pas besoin de cela pour vivre ». L’Art ne peut être une occupation d’amateur réservée à une caste sociale privilégiée. L’Art a besoin de galères et de souffrances pour traduire son époque. Et de communiquer avec ses semblables. Ailleurs que sur Facebook, visiblement. Et l’écrivain, le musicien a besoin de vendre. Underground ou pas.
Le mot d’ailleurs est un piège hérité des années bénies de la contre-culture où, effectivement, on pouvait se retrouver dans les charts et autres hit-parades en produisant une musique tenant de l’avant-garde la plus difficile d’accès. Zappa, Faust, Fripp et Eno ; Mike Oldfield, qui sais-je, passaient à l’Olympia, et les Beatles étaient dans le top ten avec des œuvres inspirées de Stockhausen ou de la musique concrète. Aujourd’hui… Oh, il n’y a plus de hit-parades, puisqu’il n’y a plus de chansons. Au sens large. De tubes. Et il ne peut y avoir d’underground. Que des SDF de l’Art. Oui, la révolution viendra de la petite bourgeoisie. Depuis toujours, elle est le terreau des artistes et des penseurs. Mais la petite bourgeoisie, déchue, disparue, ravalée au prolétariat de jadis, exilée loin des villes devenues trop chères, n’a plus les moyens.
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Liquidation totale
Je ne sais si des solutions sont possibles. Si une licence globale, un droit au chômage ou à l’intermittence est envisageable pour les artistes. On dit que l’odieux Agessa (un racket opaque auquel sont soumis tous ceux qui écrivent) pourrait être supprimé, qu’un nouveau système est à l’étude. Que les artistes deviendraient des assujettis comme les autres. Ou des auto-entrepreneurs? La plus grande des méfiances est évidemment de mise. Et aucune politique culturelle ne semble au programme. Personne n’en a les moyens. Subventions, mécénat? Tout cela semble, bien sûr, des gros mots. Et la dette, alors? Il y a des priorités. Pardon. Il n’y a plus de Bohême. Juste quelques rêveurs sans chaussettes encore étudiants et une poignée d’écrivains qui parviennent tant bien que mal à survivre en multipliant les publications bâclées. Leur quotidien est fait de relances aux comptables et d’angoisses existentielles. Ce n’est pas la faute des éditeurs. Ils disparaissent ou se mettent sous le joug d’un groupe puissant. Ce n’est pas comme s’ils avaient le choix. Et pendant ce temps, le hipster de Munch continue à crier dans la nuit.
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