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Les imbéciles et les robots

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Publié le

26 avril 2018

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Robot

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La France contre les robots de Bernanos comme le Contr’un de La Boétie ont été écrits pour alerter les hommes sur le plus grand danger qui les guette : la soumission. Bernanos nous montre que la tyrannie est désormais exercée non par un homme mais par une idéologie technique dont nous devenons toujours plus complices. L’ennemi qui vient, ce n’est pas seulement le robot, mais celui que nous laissons croître en nous.

 

Ecrit en 1944 au Brésil où Bernanos est en exil – sous la forme d’une allocution offerte au Comité central de la France libre – ce texte d’une centaine de pages fut publié en 1947. Il avait d’abord pensé l’intituler « Hymne à la Liberté », mais il sonne davantage comme une « proclamation aux imbéciles ». « L’imbécile », chez Bernanos, c’est la figure de l’homme moderne, livré aux loups de la spéculation et du profit, auquel il s’adresse fraternellement, en chrétien. En 1944, les vainqueurs se disputent déjà le « futur empire économique universel ». Ennemi du nazisme et du fascisme, Bernanos renvoie dos à dos la Russie, l’Angleterre et les États-Unis, car « les régimes jadis opposés par l’idéologie sont maintenant étroitement unis par la technique ». Il convient donc d’être révolutionnaire, de manière « absolue » (et il renvoie au moment du Peuple, en 1789), non pas dans le sens d’une révolution dirigée, comme on dit de « l’Économie dirigée », ou aujourd’hui cette « révolution numérique » ou encore cette « révolution verte » qui est à la fois le contraire de l’écologie et le contraire de la révolution, car elles participent toujours d’un même système. « Un monde gagné pour la Technique est perdu pour la Liberté. » La prétendue révolution technologique se fera bien sûr au nom de la démocratie (« capitaliste ou socialiste »), du progrès et de la liberté. Pour le bien de l’homme, passé du statut d’« animal religieux » à celui d’« animal économique » et que l’on peut désormais régler comme un thermostat.

 Ennemi du nazisme et du fascisme, Bernanos renvoie dos à dos la Russie, l’Angleterre et les États-Unis, car les régimes jadis opposés par l’idéologie sont maintenant étroitement unis par la technique

 La Liberté : en avons-nous encore le sentiment ? Bernanos prend pour exemple le réflexe du brave petit-bourgeois, au début du siècle, refusant de donner ses empreintes digitales et engageant ainsi « sans le savoir un héritage immense, toute une civilisation dont l’évanouissement progressif a passé presque inaperçu, parce que l’État moderne, le Moloch technique, en posant solidement les bases de sa future tyrannie, restait fidèle à l’ancien vocabulaire libéral ». Au brave petit-bourgeois, « l’intellectuel de profession » opposait alors le progrès « admirable » dans l’identification. Des empreintes digitales à la reconnaissance faciale, l’homme est toujours plus à nu face au Moloch technique et totalitaire, qui le dévorera désormais pour un oui ou pour un non. Qu’y avait-il et qu’il n’y a plus, protégeant cet homme nu ? Il y avait, nous rappelle Bernanos, ce nom qui évoque la paternité mais qui est un « mot féminin », celui de « Patrie ». Cette « mère » qui proté- geait ses fils de l’État et qui est désormais confondue avec lui pour le pire. La Patrie, pour Bernanos, appartient « à l’ordre de la Charité du Christ », et se vit dans le Royaume uni du ciel et de la terre à travers le Roi, tandis que l’État n’a pour vocation que « d’imposer l’égalité absolue des citoyens devant la Loi, jusqu’à leur prendre tout ce qui leur appartient ». Et l’on voit bien que ce mot, « patrie », est voué aux gémonies, par les libéraux comme par les libertaires, les deux faces de la monnaie moderne. Ne reste plus que l’État désincarné, la Raison technique soumettant l’homme et le réduisant à une simple fonction, un rouage de la grande mécanique que rien ne doit plus gripper, surtout pas cette passion de la liberté.

 

Lire aussi Bernanos au Brésil

 

L’homme, conditionné par la « Guerre totale » de 1914 et de 1939, est transformé lui-même en machine. Si la Guerre totale « travaille pour l’État totalitaire », Bernanos remarque : « Je ne dis pas que la Société moderne n’eût pas réussi à former dans la paix, grâce à ses admirables méthodes de déformation des consciences, un homme totalitaire […] Et d’ailleurs il est sans doute vain de distinguer la Société moderne de la Guerre totale ». Alors qu’il médite sur l’image commune du futur qu’auraient aussi bien pu avoir un homme de l’Antiquité, du Merveille-âge, de la Renaissance ou du Siècle des Lumières, à savoir « une civilisation pacifique, à la fois très près de la nature et prodigieusement raffinée », Bernanos en vient aux « robots », dans une accélération de la pensée et de la colère dont il a le secret. C’est la « Machine » qui a anéanti ce projet millénaire, son intrusion soudaine avec ce premier « robot », un métier à tisser arrivé « en 1760 » en Angleterre et que les ouvriers ont tenté de briser, avant d’être brisés à leur tour. Ce Cheval de Troie dont ils avaient compris, comme Laocoon, qu’il s’agissait d’un piège avant d’être emportés par les serpents (monétaires). La saine et sainte colère de Bernanos le mène à cette intuition fameuse : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre la vie intérieure. Hélas! La liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles! » La liberté et l’âme, deux espèces menacées, deux expériences et deux réalités inséparables. Bernanos pose, en passant, cette question essentielle à propos de la « Machinerie », qui a toujours été présentée comme un simple stade de l’évolution de notre civilisation : est-elle une étape ou bien le symptôme d’une crise ? Et si la prolifération des machines était semblable à la prolifération des cellules cancéreuses, en train de dévorer l’Humanité ? Machines créant des machines créant de nouveaux désirs créant de nouvelles machines, qui créent des profits. Phase terminale ? En raison de l’accélération généralisée, l’homme est de moins en moins capable de s’adapter, intellectuellement, moralement, physiquement même. Pour Bernanos, cette violente accélération – de l’horreur, aussi, qui se fait jour au cours de la guerre – a même « cristallisé » l’homme : « l’imbécile n’évoluera plus désormais […]; nous sommes désormais en possession d’une certaine espèce d’imbécile capable de résister à toutes les catastrophes jusqu’à ce que cette malheureuse planète soit volatilisée ».

Bernanos pose, en passant, cette question essentielle à propos de la « Machinerie », qui a toujours été présentée comme un simple stade de l’évolution de notre civilisation : est-elle une étape ou bien le symptôme d’une crise ?

« La Liberté, pour quoi faire ? » demandait Lénine, promoteur de cette civilisation des Machines, au même titre qu’Henry Ford. Elle est bien sûr inutile et même contreproductive dans une civilisation du Nombre, de la quantité et non de la qualité. La morale, la langue, inutiles aussi, remarque Bernanos: la langue française surtout, qui est l’inverse de la langue technique et à ce titre une arme de résistance. « Je vous dénonce ce cancer », écrit Bernanos avec amertume, sans en tirer la gloriole d’un mauvais prophète, car pour lui c’est déjà « cinquante ans trop tard ». Il ne fait qu’observer notre société « en train de crever », voir ce que personne ne veut voir. L’aveuglement généralisé, signe de la soumission, s’étend désormais à tous les sujets possibles: santé, immigration, écologie, liberté d’expression, droit du travail, etc. Car la plus terrible des Machines, nous dit Bernanos, est la « machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux », celle qui ne laisse même plus aux imbéciles la capacité de se révolter. Nous sommes aujourd’hui devant ces Machines, inutiles de donner leur nom, nous les utilisons tous les jours. Dans la joie et l’allégresse, l’inconscience ou la schizophrénie. « Obéissance et irresponsabilité, voilà les deux Mots magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des machines ». Ces deux mots magiques sont traduits dans la novlangue – identifiée par Orwell quelques années plus tard (1984, écrit en 1948) – par leurs contraires-mêmes. Imbécillité, idiocratie généralisée.

 

Georges Bernanos, lui, s’en tenait à sa haute vision de la France pour résister à cette civilisation en marche. « La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres », rappelle-t-il avec amertume. Et cette phrase qui sonne comme une méthode Coué : « la France refuse d’entrer dans le Paradis des robots ». Une phrase performative peut-être, qu’il faudrait répéter, encore et encore, jusqu’à réveiller le sang français, l’âme française, la furie française. C’est peut-être notre dernière mission d’hommes libres, avant le décervelage total.

 

Lire aussi Laurent Alexandre, héraut de l’intelligence artificielle

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