Skip to content

Sébastien Lapaque : Brésil, terre promise

Par

Publié le

23 avril 2018

Partage

Lapaque © Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1524429536580{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]

Les éditions Les Provinciales rééditent Georges Bernanos encore une fois, le premier livre de Sébastien Lapaque, paru en 1998. Depuis cette date, il a poursuivi ses recherches à travers des articles, des préfaces, l’édition de témoignages (Mon vieil ami Bernanos de Paulus Gordan, Cerf, 2002) et une enquête en Amérique du Sud (Sous le soleil de l’exil, Georges Bernanos au Brésil, Grasset, 2003). Les dix textes publiés en annexe de la nouvelle édition de Georges Bernanos encore une fois restituent vingt ans de travaux en éclairant notamment la découverte par l’écrivain de l’existence juive.

 

Selon vous, les pages sur la « conquête juive » de La Grande Peur des bien-pensants que l’on continue de reprocher à Georges Bernanos relèvent-elles de l’antisémitisme d’État prôné par Charles Maurras ou du vieil antijudaïsme chrétien ?

 

Ni l’un ni l’autre. Chez Bernanos, le préjugé antisémite ne procède ni d’un système positiviste à la sèche intellectualité, comme chez Maurras, ni d’une focalisation sur le « peuple déicide », comme l’ont fait certains Pères de l’Église. J’emploie à dessein le mot « préjugé », en l’opposant à celui de doctrine. Dans Céline, la race, le juif (Fayard, 2 017), Pierre-André Taguieff a montré qu’on ne pouvait parler d’antisémitisme que lorsque l’on avait affaire à une vision du monde complète dans laquelle les juifs diabolisés étaient responsables de tous les maux de la terre, généralement par le moyen d’une grande conspiration dont le Protocole des sages de Sion a fourni le modèle. On est loin de cela dans La Grande Peur de bien-pensants. Biographe d’Édouard Drumont, l’un des plus atroces théoriciens de l’antisémitisme français, Grégoire Kauffmann a signalé qu’il était finalement peu question des juifs dans ce livre que certains continuent de qualifier de « pamphlet antisémite », comme s’il avait sa place aux côtés de Bagatelles pour un massacre. Marqué dans sa jeunesse par le préjugé associant les juifs à la souveraineté de l’argent – ce que l’historien et philosophe marxiste canadien Moishe Postone a nommé une « sous-critique du capitalisme » –, Bernanos affiche des obsessions plus marquantes: la trahison des élites, la puissance du mensonge, la perte du sens de la liberté, la disparition de la figure du monde. Et lorsqu’il évoque la passion du Christ, à aucun moment il n’y voit une illustration de la férocité juive comme a pu le faire un certain antijudaïsme chrétien. Avec René Girard, il me semble plus enclin à noter que la violence dénoncée par les Évangiles s’enracine dans la foule. Dans son œuvre, la répression de la Commune, la croisade franquiste en Espagne ou les exécutions sommaires de l’Épuration sont autant d’exemples de ce que Pier Paulo Pasolini a nommé « l’ordre dégradant de la horde ». À propos de la puissance criminelle de la foule, il faut également songer à Dialogues des Carmélites, paraphrase évangélique d’un genre un peu particulier.

 

Bernanos a passé sept années d’exil mélancolique au Brésil, entre 1938 et 1945. Quelle a été l’importance de ce séjour dans l’évolution de son préjugé ?

 

Bernanos avait rompu avec Charles Maurras et l’Action française en 1932 avec un mot fameux: « À Dieu, Maurras, à la douce pitié de Dieu. » Désespéré par la compromission de l’Église avec les fascismes et par la lâcheté des démocraties, il a quitté l’Europe avec l’ambition de construire une « nouvelle France » en Amérique du Sud à la veille des accords de Munich. Lorsqu’on lit Scandale de la vérité (1938) et Nous autres, Français (1939), les deux premiers livres qu’il a écrits au Brésil, on se rend compte qu’il a alors continué à s’éloigner de Maurras et à se rapprocher de Péguy. Ce dernier est un bon maître, pour qui veut méditer le mystère à la fois littéraire et liturgique, historique et politique d’Israël. Confronté à l’expérience vive de l’Histoire et aux persécutions antisémites dans une Europe devenue la proie du monstre nazi, Georges Bernanos s’est souvenu de ce mot de Péguy, dans Notre Jeunesse : « Il ne sera pas dit qu’un chrétien n’aura pas porté témoignage pour eux. » Au Brésil, sa rencontre avec l’existence juive et son arrachement au préjugé antisémite ont coïncidé. Il faut évoquer son tête-à-tête avec Stefan Zweig, venu lui rendre visite dans sa ferme de la Croix-des-Âmes au début de l’année 1942, quelques jours avant son suicide. Son dialogue avec Dom Paulus Gordan, son confesseur bénédictin qui avait fui l’Allemagne en raison de ses origines juives. Son entrevue avec George Torrès, le beau-fils de Léon Blum engagé dans la France libre avec Michel Bernanos, le fils cadet du romancier. Il faut y ajouter l’amitié qu’il a nouée, à Barbacena, la ville de l’inté- rieur du Minas Gerais où était établie la fazenda Cruz das Almas avec Hugo Simon, un banquier juif débarqué au Bré- sil en mars 1941 muni d’un passeport tchécoslovaque. Cet homme n’était pas n’importe qui. Né en 1880 en Prusse orientale, il avait joué un rôle politique lors de la Révolution allemande de novembre 1918 avant de devenir un financier de première importance et un des amateurs d’art les plus distingués de la République de Weimar, lié notamment à Alfred Döblin, Heinrich Mann, Stefan Zweig, Albert Einstein et Karl Kautsky. Contraints de quitter l’Allemagne au moment de l’arrivée des nazis au pouvoir, privés de passeport en 1937, Hugo Simon et son épouse Gertrud s’étaient établis à Paris avant de fuir la vieilleEurope en proie aux démons. De retour en France en 1945, Georges Bernanos est intervenu auprès de quelques amis dans l’entourage du général de Gaulle pour l’aider à rentrer en possession de sa fortune et de ses œuvres d’art spoliées par les nazis. La période brésilienne de Bernanos marque ainsi le dépassement définitif de son antisémitisme de jeunesse. Et c’est un homme profondément changé qui a retrouvé la France en juin 1945.

 

C’est à ce moment qu’il a écrit : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme » ?

 

Cette phrase souvent mal comprise est extraite d’un article publié le 25 mai 1944 dans O Jornal, à Rio de Janeiro, le 25 mai 1944. Il a été repris dans Le chemin de la Croix des Âmes sous le titre Encore la question juive. C’est en fait une réponse à ses amis juifs du Brésil qui lui reprochaient d’avoir assimilé le génie juif au génie allemand – selon l’effet d’un préjugé lui aussi couramment répandu. Juifs et Allemands seraient également abstraits, changeants, insaisissables… À la fois juifs et Allemands, les exilés que Georges Bernanos cô- toyait à Rio et Barbacena ne pouvaient pas apprécier la caricature – qui est cependant une opinion mineure dans le déchaînement de fureur antisémite de la Seconde Guerre mondiale. Il faudrait relire ce texte en entier pour le discuter, j’en cite simplement le passage qui pose parfois problème : « Il y a une question juive. Ce n’est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu’après deux millénaires, le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n’a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d’antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l’a déshonoré à jamais. Tous les mots, d’ailleurs, qui commencent par “anti” sont malfaisants et stupides. » La formulation peut sembler un peu étrange, elle indique simplement que c’est sur le terrain de l’honneur que Georges Bernanos s’est solidarisé avec les juifs victimes des persécutions nazies et de la complicité des autorités de Vichy. Un des plus beaux textes que l’écrivain a consacrés au martyre des juifs d’Europe après son retour en France à la fin du mois de juin 1945 est d’ailleurs intitulé « L’honneur est ce qui nous rassemble », repris en annexe de Français, si vous saviez… Ce livre a été réédité l’année dernière dans la collection Folio avec une jolie couverture qui évoque justement l’univers de George Orwell. Vous trouverez le texte dont je vous parle page 323. Je n’ai qu’un mot à dire en conclusion : lisez, diffusez l’œuvre de Georges Bernanos !

 

GEORGES BERNANOS ENCORE UNE FOIS

Sébastien Lapaque

Les Provinciales

128 p. – 14 €

[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest