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Mai 68, une révolte de l’Esprit ?

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Publié le

21 mai 2018

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le monstre hybride @DR

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Avant même d’être une quête de jouissance et de consommation, le grand mouvement de 68 est né d’un désert spirituel et de l’appel d’une jeunesse à une grandeur que ses pères ne lui avaient pas transmise.

 

De quoi Mai 68 est-il le signe ? Est-ce comme l’affirme Maurice Clavel « une Pentecôte de l’Église invisible »? « J’ai vu, dit-il, l’Esprit dans la rue, au vent et sur les visages. » Depuis 1966, le chroniqueur au Nouvel Observateur n’avait de cesse de repérer les signes annonciateurs d’une telle révolte. Ainsi quelques mois plus tôt: « Je crois que la révolte est fille de l’Esprit et si elle devait se produire sous forme convulsive et confuse, tout vaut mieux que cette euphorie, ce néant et ce ronron au rabais. » Et surtout s’adressant au général de Gaulle qui l’appréciait: « Mon général, ou bien, comme vous y conspirez per Pompidolem, nous allons tous devenir des veaux à gros et petit engrais, et il vaut mieux, pour la mémoire de vous, que ce soit un Giscard ou un Lecanuet qui nous paisse. Ou bien cela ne sera pas supporté par ce qui nous reste d’âme. […] L’esprit s’insurge. Le mobilier Louis-Philippe et les situations fausses en sont à 1847 à peu près. » Le 25 mars 1968, le journaliste politique Pierre Viansson-Ponté publie dans Le Monde un article devenu rétroactivement fameux, intitulé Quand la France s’ennuie… Il peut être pris comme point de départ d’un diagnostic spirituel de la société française, enfin en paix, face à sa modernisation. Qu’est-ce que la paix si elle se paye d’un sentiment de vanité voire de vacuité ? Cette question est d’autant plus cruciale lorsqu’on est jeune. Et en 68, il y a beaucoup de jeunes.

 

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« La jeunesse s’ennuie, affirme le journaliste. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, etc. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité. ». Portrait saisissant d’une époque moderne qui n’a rien à offrir de grand à sa jeunesse, d’une société qui semble avoir perdu elle-même le sens de la finalité de la vie humaine. On a l’impression de lire le Musset de La confession d’un enfant du siècle, après l’épopée napoléonienne, ou mieux encore le diagnostic que Leo Strauss dresse a posteriori de la jeunesse allemande des années 1920 dans Nihilisme et politique. Il reconnaît que ni lui ni ses collègues professeurs n’ont su répondre à ce désir de grandeur et d’héroïsme traversant la jeunesse allemande après la désillusion du traité de Versailles. Ce désir a été capté par la démagogie hitlérienne mise au service de la mystique de la race, du sang et de la guerre.

Il ne faut pas, en effet, sous-estimer, sous la logorrhée gaucho-marxisante de ces semaines, la réelle protestation de la jeunesse face à un modèle social qui lui apparaît mesquin et petit-bourgeois

La modernisation économique des Trente glorieuses a engendré un progrès de la rationalité instrumentale et de l’efficacité. « L’effort et la discipline », vertus auxquelles Pompidou renvoie les étudiants lors de son discours à l’Assemblée nationale au plus fort de la crise, n’ont-ils pour finalité que l’enrichissement et une vie de consommateur ? Il ne faut pas, en effet, sous-estimer, sous la logorrhée gaucho-marxisante de ces semaines, la réelle protestation de la jeunesse face à un modèle social qui lui apparaît mesquin et petit-bourgeois, à l’aune d’un authentique mais confus idéal de grandeur. 68 ou le divertissement d’une jeunesse à qui les adultes n’ont pas transmis de raisons assez nobles d’espérer, d’une jeunesse qui récuse ce que le monde adulte lui propose pour étancher sa soif. Ainsi quelques semaines avant les barricades, un « livre blanc sur la jeunesse » voulu par le tout nouveau ministre de la Jeunesse et des Sports, François Missofle, conclut en affirmant que « le jeune français songe à se marier de bonne heure. Son objectif n° 1 est la réussite professionnelle. Il s’intéresse à tous les grands problèmes, mais il ne demande pas à entrer plus tôt dans la vie politique. Il ne croit pas à une guerre prochaine et pense que l’avenir dépendra surtout de l’efficacité industrielle et de l’ordre intérieur. » Beau symbole d’un aveuglement de l’appareil bureaucratique d’État projetant sur la jeunesse les valeurs qui l’animent. 68 ou le révélateur de l’impuissance de la société moderne à éduquer sa jeunesse au sens vrai du terme.

 

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On a souvent dit que 68 était la crise de l’autorité ; autorité du professeur, mais aussi du prêtre non moins que du père. Mais autorité étymologiquement renvoie à « faire grandir en communiquant la source ». Ainsi il n’y a pas d’autorité si celui qui en est le dépositaire ne la reçoit pas lui-même et ne l’exerce pas en vue de permettre à ceux dont il a la charge de se dépasser et de réaliser librement leur finalité. 68 révèle donc que l’autorité, lorsqu’elle est perçue comme bassement organisationnelle, se dénature et dès lors est vilipendée comme arbitraire.

« Je crois que la révolte est fille de l’Esprit et si elle devait se produire sous forme convulsive et confuse, tout vaut mieux que cette euphorie, ce néant et ce ronron au rabais. » Maurice Clavel

La révolte est d’abord née chez les étudiants et spécialement les étudiants en lettres et sciences sociales. Or comment ignorer que parfois ce sont les professeurs eux-mêmes qui ont donné à leurs propres étudiants les raisons et le vocabulaire de la révolte en reniant le fondement de leur propre autorité ? Mais alors si l’autorité exhortant à « l’effort et à la discipline » n’est plus vue que comme une fonction assurant la perpétuation d’un système s’auto-reproduisant, que reste-t-il comme échappatoire ? Le rêve, le fantasme, l’ivresse, la jouissance ! Le slogan « soyez réalistes, demandez l’impossible » est un bel exemple de cette quête anarchique d’une grandeur à laquelle plus aucune institution ne semble être capable d’initier les jeunes. La « brèche » fissurant une société close sur elle-même, expression utilisée par Claude Lefort pour caractériser ce qu’il voit comme un événement aussi inattendu qu’inorganisé, n’est-elle pas finalement une analogie de la grâce, le désir égaré d’une grandeur surnaturelle ? Non pas une Pentecôte mais un soulèvement de type dyonisiaque, tel que la philosophie de Gilles Deleuze l’exprimera dans son registre propre ? Le Père Jean-Marie Lustiger, aumônier de la Sorbonne, a été aux premières loges pour observer le phénomène de la révolte étudiante. Quelques années plus tard, il témoigne de sa stupéfaction devant une telle poussée irrationnelle.

Ce prêtre d’origine juive, issue de la génération qui a connu la persécution nazie, juge sévèrement les leaders : « Nous savions ce qu’avaient été les SS, eux ne le savaient pas ». Cela l’amena à voir dans le gauchisme nihiliste l’image inversée du nihilisme nazi. « L’irruption de l’irrationnel ouvrait le chemin à la puissance aveugle et à la domination tyrannique des foules. La violence à l’état pur pouvait paraître. » Discutant la thèse de Clavel, il ajoute : « Toute expérience de l’Esprit, de Dieu, entraîne un déconditionnement parce que c’est une expérience de liberté, mais toute expérience de déconditionnement n’est pas liberté, ou entre les saturnales et l’explosion mystique de la joie, il suffit parfois d’un rien pour que les choses basculent d’un côté ou de l’autre. […] Certains ont eu des blessures graves dont ils se sont mal guéris : des espérances ont été éveillées qui ne pouvaient en aucun cas être satisfaites. Certains l’ont payé au prix de la désillusion et du cynisme ». Les décennies suivantes ont manifesté à quel point cet avortement d’une révolte spirituelle s’est traduit par une montée en puissance de tout ce qui avait été contesté au printemps 68 grâce à la récupération capitaliste et libérale de la créativité anarchique : l’hyperconsommation, l’extension indéfinie de la rationalité technicienne et économique, la jouissance individualiste, etc.

 

 

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