Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), Pierre Manent est un spécialiste reconnu de philosophie politique. Son essai La loi naturelle et les droits de l’homme, publié en mars 2018, réhabilite magistralement la nécessité pour nos sociétés de s’enraciner dans une loi commune qui transcende les droits individuels. Partie 2/2.
Vous évoquez un système de pensée qui vise à détruire la possibilité même d’une politique. La cité, qui a vocation à exister au bout d’un certain temps, après agglomération première, finirait par se dissoudre dans le chaos. N’est-on pas là dans une espèce de boucle où l’on assisterait au développement du politique puis à sa propre disparation ?
Cette philosophie générale des droits de l’homme, prodigieusement efficace pour la critique, est en même temps purement négative et destructrice. Le seul horizon d’une telle critique, c’est le démantèlement, le discrédit et l’effacement de tout ce qui a donné forme à la vie européenne depuis des siècles. C’est d’autant plus tentant que la déconstruction est une œuvre relativement facile qui donne le sentiment exaltant de mettre en œuvre le point de vue théorique et pratique le plus avancé que les hommes aient élaboré, avec comme horizon quasi-religieux l’idée de parvenir, après l’effacement des rites et des coutumes, à un moment de révélation du monde où le « purement humain » surgira dans son authenticité non troublée par le règne d’une culture particulière.
À quoi j’objecterais que ce qui surgira sera le « purement non-humain », c’est-à-dire une vie humaine à laquelle on aurait systématiquement ôté tous les éléments d’orientation qui lui permettent d’être une vie sociale et humaine. En effet, pour vivre, il faut élaborer une règle de la vie commune. On peut, bien entendu, éradiquer toutes les règles héritées mais il faudrait alors créer de nouvelles règles particulières, ce qui contrevient à l’idéal des droits de l’homme. Nous sommes donc engagés dans une impasse puisque nous élaborons de nouvelles règles que nous rejetons immédiatement au nom de leur caractère particulier.
Les phénomènes que l’on dit identitaires ou populistes, ne sont qu’une réaction du corps social à ce processus de dissociation, mais accompagnée d’aucun principe d’association nouveau.
Nous lisons le passé à la lumière du présent. De la même façon que l’irruption des droits de l’homme à la fin du XVIIIe siècle a dissout l’Ancien Régime et donné naissance à une autre société, nous avons le sentiment qu’il surgira aujourd’hui une nouvelle société après l’entreprise de déconstruction actuelle. La différence, c’est que la France d’après la Révolution s’est construite sur la base d’un nouveau principe d’association extrêmement impérieux autour de la nation et de la République mais qui a dû rassembler des hommes que l’idéologie des droits de l’homme avait préalablement atomisés.
Aujourd’hui, le dissolvant des droits de l’homme est de plus en plus actif et aucun principe d’association ne parvient à rassembler des individus entièrement séparés par cette idéologie. Tout le progressisme est investi dans les droits individuels d’où la situation totalement déséquilibrée du dispositif politique et le désarroi du socialisme qui a mené à sa propre disparition. Car la gauche a abandonné tout principe d’association nouveau et rejeté toute référence à un ancien ordre d’association jugé trop traditionnel car fondé sur la nature humaine. On est donc la surenchère des droits individuels.
Lire aussi: Pierre Manent (1/2) : Retrouver la loi naturelle
En face, les phénomènes que l’on dit identitaires ou populistes, ne sont qu’une réaction du corps social à ce processus de dissociation, mais accompagnée d’aucun principe d’association nouveau. Ces mouvements se traduisent très fortement en sentiments collectifs à travers le vote mais ne parviennent pas à formuler une règle de vie commune et en restent finalement à un propos sous-élaboré ne renvoyant qu’à des affects. C’est là leur faiblesse.
L’individualisme produit des êtres atomisés et la seule chose que nous puissions faire en démocratie, c’est additionner ces atomes. La forme moderne de la démocratie qui consiste à compter les individus au moyen du suffrage universel, n’est-elle pas le fruit de cette atomisation qui ne retient que la quantité et non la qualité ?
Le suffrage universel a été très contesté pendant longtemps avec des arguments très solides. Certains considéraient que pour être un bon citoyen, il fallait famille et propriété, pour d’autres, c’était l’éducation (John Stuart Mill souhaitait que les citoyens les plus éduqués aient plus de voix au chapitre que les personnes sans instruction). Michel Debré a été le dernier à demander que les pères de famille aient deux suffrages, considérant qu’ils ont une part plus importante dans la vie collective.

Tous ces arguments ont leur validité mais ne sont pas compatibles et au bout du compte, le suffrage universel s’est imposé parce que toute autre solution, fondée sur un argumentaire social, moral ou politique aurait rencontré de vives objections et serait apparue arbitraire. En même temps le débat n’est pas clos, le referendum sur le Brexit en est le meilleur exemple : Le résultat n’ayant pas été conforme aux attentes de la classe dirigeante, celle-ci en a rendu responsable le peuple en l’accusant d’avoir mal voté car il serait sous- éduqué, ce qui expliquerait sa volonté de quitter l’Union européenne. Là encore on a pesé les voix…
En revanche, ce qui est vrai, c’est qu’aujourd’hui, le vote ne produit plus une légitimité suffisante. Le gouvernement représentatif qui repose sur une alchimie très subtile et un jeu de confiance entre le peuple et les élites, s’est considérablement affaibli : le peuple ne fait plus confiance aux élites, et la classe dirigeante, qui a intériorisée l’absence de confiance du peuple, ne se sent plus l’autorité pour prendre des décisions en vue du bien commun.
Est-ce qu’on n’est pas passé dans un nouveau mode de représentation politique sans le voir ? Dans ce monde de désassignation perpétuelle où on doit se réassigner soi-même, par le genre ou la race, est-ce que on n’assiste pas à un mode de réassociation neuf, dans des communautés raciales, sexuelles ? Par exemple, une femme noire et transsexuelle ne serait-elle pas représentative d’une partie du peuple et serait ainsi la seule à détenir la légitimité pour représenter ses congénères ? Ce que Marc Lilla appelle le multiculturalisme identitaire, une auto-assignation identitaire dans des groupes.
Le progressisme va dans ce sens. Ce sont des phénomènes importants qui peuvent aiguiser la critique mais ils ne construisent en rien une société nouvelle. D’ailleurs, Marc Lilla explique l’échec du parti démocrate aux élections américaines par son fourvoiement dans une politique multiculturaliste de valorisation des identités particulières. Cette politique, qui ne produit que de la séparation, est d’ailleurs en proie à un phénomène de radicalisation permanente qui conduit à la découverte d’une nouvelle minorité opprimée que l’on avait oubliée de mentionner. Elle procède par radicalisation séparatrice et ne produit jamais un principe sur lequel pourrait s’unir une majorité.
Aujourd’hui, le dissolvant des droits de l’homme est de plus en plus actif et aucun principe d’association ne parvient à rassembler des individus entièrement séparés par l’idéologie des droits de l’homme.
Pourtant, il y a des choses qu’on n’a plus le droit de dire ou de penser ! Cette pensée arrive tout de même à produire quelque chose qui s’impose.
Oui, elle a énormément d’effet, multiplie les règles et soumet la parole publique à une discipline de parole que l’on n’avait jamais connue jusque-là. D’une certaine façon, ce politiquement correct est un instrument de gouvernement. Puisque l’on n’a plus de principe d’association comme la République, la nation ou la religion, on cherche un principe d’unité dans des paroles incantatoires. C’est en montrant notre docilité aux règles de la parole publique, que l’on devient un citoyen modèle. C’est une forme de religion civique qui s’institue, avec ses dogmes et ses règles très strictes qui procèdent par ordre discréditant. Évidemment ce n’est pas un principe d’association et il est très vulnérable lorsqu’arrive quelqu’un comme Donald Trump qui fait exploser tout le système par le mépris éclatant qu’il montre à cette discipline.
D’ailleurs, si les gens réfléchissaient un peu, ils devraient, au lieu de s’indigner, réfléchir à ce que signifie la victoire de Trump, et réaliser à quel point elle signale la faiblesse du principe sur lequel ils voulaient gouverner, à savoir le marquage d’infamie morale de ceux qui ne partagent pas cette discipline de parole. La politique par l’indignation ne permet pas de penser positivement la politique et, de plus, elle ne fonctionne même plus, ne serait-ce que sur le plan électoral. Il y a un moment où les circonstances imposent de rompre l’enchantement.
Entretien réalisé par Rémi Lélian, Benoit Dumoulin, et Jacques de Guillebon.
La suite dans le prochain numéro de L’incorrect le mois prochain…!





