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Ceux qui ont capturé l’image et le son

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Publié le

26 septembre 2018

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Dans Au Clair de la lune, Christophe Donner fait s’entrecroiser avec maestria les destinées de deux inventeurs français qui ont défini notre perception moderne du monde. Quand Nicéphore Niépce prend la première photographie de l’Histoire, Édouard-Léon Scott de Martinville laisse la première gravure d’une voix humaine en chantant la célèbre comptine qui donne son titre au livre. Ils n’obtiendront ni la fortune ni la gloire, mais, un siècle et demi plus tard, l’hommage d’un roman trépidant. Rencontre avec son auteur.

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à Nicéphore Niépce et Scott de Martinville ?

C’est parti de mon goût pour les courses. Il se trouve que c’est à partir des chevaux de course qu’on a fabriqué le cinéma – en tous les cas, la photographie instantanée. En effet, il s’agissait, au départ, de décomposer le mouvement d’un cheval de course. Financée par Stanford, cette opération avait été commandée à Muybridge qui a mis plusieurs années à mettre au point le système qui lui permettrait de photographier le cheval en action. J’ai appris que c’était en France, à Paris, que Muybridge avait appris à faire des photos, dans un laboratoire nommé « Hélios ». À partir d’Hélios, de cet épisode qui doit dater des années 1870, je suis remonté, comme ça, dans le temps, jusqu’à Niépce. Par ailleurs, il faut savoir que Muybridge, dans les années 1880, a rencontré Edison, pour fabriquer quelque chose qui devait être le cinéma parlant et qui, alors, comme on le sait, n’a pas fonctionné.
Je suis donc revenu aux sources de ces deux inventions: celles de l’enregistrement du son, celle de l’enregistrement de l’image ; deux inventions qui ont pris aujourd’hui une dimension considérable. Moi qui suis totalement autodidacte, je suis toujours stupéfait par l’ignorance de ceux qui sont allés à l’école. Personne ne sait qui est Niépce ou comment fonctionne une photographie ! Quant au son, c’est encore pire : on ignore généralement la simplicité du système qui a permis son enregistrement. Tout cela crée des mystères qui me passionnent. J’ai écrit
avec cette manie des autodidactes et des journalistes qui ne connaissent rien à rien et qui partagent leur enthousiasme dans la découverte. C’est aussi une démarche littéraire, et c’est la mienne.

 

Niépce et Martinville ont tous les deux des destinées radicales qu’anime une forme d’héroïsme…

Ce qui est touchant chez eux, c’est qu’ils ratent la gloire. Je trouve ça très émouvant, d’autant qu’ils ne savent pas ce qu’ils ont inventé. C’est ce qui est intéressant avec toutes les œuvres d’art, finalement: à un certain moment, on est dépassé par ce qu’on fabrique. Quand il s’agit d’inventions comme celles-ci, c’est d’autant plus incroyable ! C’est donc à nous de rendre compte du génie de la chose, et ce qui est passionnant, c’est de se livrer à cela cent-cinquante ans après.

 

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À partir de quelle documentation avez-vous travaillé ? On a l’impression que vous avez davantage mis en scène ce matériau que « fictionnalisé », à proprement parler…

Il m’a peut-être manqué de temps pour digérer tout ça et en faire un roman au sens classique, mais c’est un sens qui, au fond, ne m’intéresse pas.J’ai beaucoup de respect pour le document brut, et avec l’âge, j’ai de moins en moins l’orgueil de l’auteur. Les lettres de la famille Niépce sont disponibles sur le web, on y trouve un millier de pages très mal organisées, mais c’est un document inouï sur l’invention de la photographie, et également un régal pour les gens qui veulent s’intéresser à la névrose familiale ! Que les psychanalystes ne se soient pas penchés sur ces gens qui inventent l’image, c’est tout de même incroyable ! De toute façon, les psychanalystes passent toujours à côté de tout. Ils sont tellement obnubilés par leur hypothétique inconscient qu’ils oublient de chercher dans les documents ou les faits ce qui expliquerait beaucoup plus de choses.

 

Et au sujet d’Édouard-Léon Scott de Martinville ?

Alors, c’était plus laborieux, parce qu’il n’y a presque rien. Il a écrit un livre vengeur, comme le fils de Niépce, ce qui constitue un clin d’œil à la littérature, laquelle sert si souvent à se venger des misères qu’on a subies. J’ai réussi à joindre la famille Scott de Martinville. C’est une grande famille et l’arrière-arrière-petit fils d’Édouard, qui s’appelle également Édouard, est amiral. Il a quand même dirigé des sous-marins atomiques! Je lui ai demandé s’il avait des documents sur son ancêtre, et il m’a dit cette chose étrange, qu’il avait un « livre de raison » mais il s’agissait de « secrets de famille ». J’ai trouvé grotesque qu’on conserve de tels secrets sur un homme de cette importance, deux cents ans après! J’ai donc inventé ce « livre de raison » à partir des textes qu’il avait
écrits.

 

Le livre évoque beaucoup le XIXe siècle où se fomente toute notre modernité. Un siècle incroyablement violent, secoué de nombreuses révolutions, mais pour autant, c’est aussi un siècle très heureux…

Je crois que c’est un effet d’optique, parce qu’on rassemble tous les événements à la suite. Si on prend le XXe siècle, entre les deux guerres mondiales et les révolutions technologiques, on obtient aussi un condensé d’effroi et d’euphorie créative qui n’a rien à envier à celui du XIXe siècle. La grande différence tient au fait qu’aujourd’hui la nature est menacée, ce qui est une situation angoissante et complètement inédite. J’ai déjà beaucoup écrit sur le XIXe siècle : sur Louis XVII, par exemple – or, le fantasme de Louis XVII parcourt tout le début du XIXe. Mais j’ai également écrit sur l’invention des courses. C’est vrai que c’est un siècle que j’adore. Parmi les écrivains, je trouve Eugène Sue supérieur à Victor Hugo, mais Sue est un flambeur qui a raté sa vie sociale, tandis que Hugo l’a magnifiquement réussie. Et puis c’est un siècle d’autant plus fascinant qu’à cette époque, absolument tout se passe à Paris, dans quelques rues du Quartier latin. C’est agréable à notre orgueil…

 

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On découvre de grands drames humains derrière l’épopée des inventeurs…

Ce n’est certainement pas un hasard si ces types-là ont inventé ce qu’ils ont inventé à ce moment-là. J’imagine que la photo aurait été inventée de toute façon, parce que c’est toujours, au fond une combinaison de bricolages précédents. Mais pourquoi Scott de Martinville invente l’enregistrement sonore ? Quand on apprend ce qu’on apprend sur lui, son grand-père, son père et son parcours de jeune typographe, ça paraît évident. Encore faut-il le dire et le raconter. Et là, il n’est pas nécessaire d’être psychanalyste pour se rendre compte qu’il y a une logique psychologique, celle d’une transmission contrariée entre le père et le fils. Son père était obsédé par l’idée de mettre au point une forme de sténographie la plus rapide et la plus efficace, qui permettrait de noter les discours en temps réel. Et Édouard, lui, invente tout simplement une sténographie absolue ! Tout en s’opposant à son père, il accomplit son rêve.

 

Vous parlez aussi d’un autre inventeur – et poète – oublié : Charles Cros…

C’est lui qui fait l’opération magique. La machine de Martinville permet de graver le son, et Charles Cros, retransforme cette gravure en son. Graver le son, comme le réussit Scott de Martinville, sans penser à le lire, paraît aujourd’hui complètement absurde… Ça paraît fou ! Mais je crois qu’il y a un énorme tabou qui pèse, non pas sur l’enregistrement du son, mais sur la restitution du son. Restituer le son est un acte plus grave que recomposer l’image d’un visage humain, parce qu’on restitue du temps. Or, la vie est mesurée avec le temps, donc restituer le temps, c’est restituer la vie, c’est ressusciter les morts, ce qui revient à se prendre pour Dieu et donc à enfreindre un tabou colossal. Ce n’est pas un hasard, si ces inventions se produisent au XIXe siècle qui est le siècle de la mort de Dieu. Léonard de Vinci n’aurait pas pu inventer le phonographe pour cette raison. Il fallait faire mourir Dieu pour inventer cette machine.

 

Vous présentez Edison comme un rapace venant piller les inventions des autres. Mais n’y a-t-il pas une permanence historique selon laquelle une sorte de prédation anglo-saxonne profite des ratages français?

Ces processus sont dérisoires au regard de l’histoire de l’humanité, mais c’est en effet intéressant d’observer cela. L’Amérique est un pays sans scrupule pour lequel l’argent n’est pas associé au péché – en tout cas moins qu’en France. Edison sait faire de l’argent tout de suite avec les choses, et c’est une forme de génie ! À 12 ans, il invente un journal qu’il fabrique et vend dans un train, et il subvient à ses besoins avec cette entreprise. Plus tard, il aura le génie de saisir l’intérêt des inventions dont il entend parler et de les rendre possibles. Parce que c’est bien joli d’inventer des choses, mais encore faut-il les rendre possibles, or, les Français, s’ils ont beaucoup d’idées, ne parviennent que très rarement à les faire aboutir. Il faut dire que ce qui nous apparaît vulgaire est souvent l’aboutissement de quelque chose sous sa forme commerciale.

 

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On connaît finalement assez peu ces inventeurs qui sont des Français considérables…

Que ces personnages là ne soient pas appris à l’école – non pas pour la gloire de la France, bien que ça puisse y contribuer, mais pour qu’on nous enseigne au moins les mécanismes de leurs inventions, est tout de même aberrant! La mécanique, c’est important dans un monde hypervirtualisé.

 

Vous étiez-vous déjà intéressé à des destinées d’inventeurs?

Je m’étais intéressé à Joseph Oller. C’est le mathématicien qui a fait passer le pari hippique anglais, qui était organisé par des bookmakers, au pari mutuel. C’est-à-dire qu’à l’origine, le bookmaker vous faisait une cote, par exemple à 10 contre 1, et vous payait cette cote à 10 contre 1 quoi qu’il arrive. Joseph Oller a mis au point un système mathématique et des machines qui faisaient en sorte qu’à chaque fois qu’il y avait une mise sur un cheval, cela faisait baisser la cote du cheval  proportionnellement aux autres. Si bien que l’opérateur du pari n’était pas responsable de ce qui pouvait se passer, c’était les gens eux-mêmes qui faisaient la cote en la mutualisant. Évidemment, ce fut alors la guerre entre les bookmakers et l’inventeur du pari mutuel.

 

Vous avez d’autres personnalités du même genre en vue ?

Qu’y a-t-il de plus important que l’image, le son et les courses de chevaux? J’ai fait le tour!

 

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En tant qu’écrivain, vous employez un outil, la langue, dont la suprématie a été remise en cause précisément par les inventions audiovisuelles que vous évoquez. Comment vous situez-vous dans cette rivalité de moyens?

Ce n’est pas contradictoire, parce qu’au fond, tout passe par l’écriture. Que fait Scott de Martinville ? Il transforme la voix en une écriture particulière qui la rend éternelle. Il laisse la voix s’imprimer elle même. Je fonctionne d’une manière similaire quand  je restitue des documents, puisque la part créative se réduit à la partie la plus ténue, et ce qui reste, qui est toujours plus minime, c’est néanmoins l’essentiel et la patte de l’écrivain. C’est presque mystique comme démarche, mais ça me convient. Ce qui demeure dans tous les cas, c’est qu’il faut raconter une histoire. Il n’y a pas de transmission d’un savoir si n’est pas racontée une histoire. Les philosophes qui ne sont pas capables d’en raconter sont oubliés parce qu’ils sont intransmissibles, et leur pensée, aussi géniale qu’elle puisse être, est perdue. Même Einstein raconte une histoire ! C’est pourquoi les inventeurs, les philosophes, les artistes, sont toujours, à un certain moment, des écrivains.

 

Un livre, mille résonnances

C’est avec une grande virtuosité que Christophe Donner entrecroise les destinées de Niépce et Martinville, ces inventeurs français décisifs, sur la toile de fond d’un XIXe siècle fiévreux et tourmenté. Les drames familiaux et nationaux se mêlent pour contribuer aux genèses épiques d’inventions qui finiront par bouleverser l’humanité entière. Au fil de ce roman palpitant, au rythme vif, s’affirme la dimension à la fois héroïque et obsessionnelle qui s’attache à ces découvertes. Les deux trames sont également tissées d’une multitude d’histoires, d’anecdotes, d’échos, formant toute une mosaïque de récits qui lient les hommes et l’Histoire, si bien qu’on entend parler du mauvais typographe Honoré de Balzac, dont les succès romanesques ne permettront pas de renflouer les dettes contractées après la faillite de son imprimerie, comme de l’humble Démophile Huzard laissé pour mort après les Trois Glorieuses. Les conséquences de ces inventions, c’est tout l’univers mental actuel où la reproduction mécanique du réel a pris le réel en otage. D’où la résonance ultime de ces histoires dans notre environnement. Un Donner subtil, haletant, et de longue portée.

Au clair de la Lune, Christophne Donner, Grasset, 272P. 19.50€[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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