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La tradition des ferias est centrale dans l’identité méridionale. Le tourisme de masse les a transformées en vastes beuveries dans les années 80. À Béziers, la mairie rend à ces six jours de fête leur authenticité. En remettant le taureau au centre du village.
« Monsieur le maire, on a un problème : il y a 4 000 personnes ». Quelques jours auparavant, Robert Ménard récemment élu maire de Béziers avait refusé de participer à la messe réservée aux notables de la ville, qui était célébrée en petit comité dans la chapelle de l’arène. Et décrété que cette liturgie qui lance les ferias serait désormais publique et pratiquée directement sur le sable de la piste. Les 300 chaises installées par des agents municipaux dubitatifs sont rapidement submergées: devant l’affluence, il faut ouvrir les gradins. L’année suivante, c’est le double de personnes qui se présente. Aujourd’hui, la moitié de l’arène est remplie.
Les ferias de Béziers avaient jusqu’à peu très mauvaise réputation: chaque année le centre-ville était le théâtre de rixes particulièrement violentes, et l’on comptait un nombre élevé d’accidents sur les routes alentour. Il ne demeurait plus rien de traditionnel dans cet événement, sinon la date. Remettre de l’ordre fut donc un chantier prioritaire pour Robert Ménard, d’autant que la portée de la feria n’est pas uniquement symbolique et culturelle: plus de 700 000 personnes font chaque année le déplacement à Béziers, ce qui représente une colossale rentrée d’argent pour une ville de cette taille. La ville vit pour sa feria, la feria fait vivre la ville.
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On se montra donc intraitable sur la sécurité. D’abord, un déploiement de 500 policiers et gendarmes qui patrouillent en permanence et interdisent que l’on pénètre avec de l’al- cool en ville. Seule la consommation de boissons vendues sur place est autorisée. Le second pas fut de restreindre au strict minimum les activités nocturnes, pour les remplacer par des animations plus familiales et enracinées durant la journée. Un son et lumière a lieu tous les soirs en même temps que les concerts, et le jour se succèdent des démonstrations de danse folklorique, des pyramides humaines, des spectacles équestres, la présentation de l’équipe de rugby de l’ASBH, des concerts de peñas dans les rue, des défilés de corporations, et la traditionnelle course des garçons de café.
Pas de féria sans taureau
À l’image d’une ville romaine, Béziers est articulée autour de deux axes pendant ces six jours. Le premier est l’allée Pierre- Paul Riquet, qui relie le parc des poètes au théâtre municipal ; le second conduit le festoyant de la place Jean-Jaurès jusqu’aux arènes. La statue de Pierre-Paul Riquet, fierté de la ville, est au croisement de ces deux rues et l’épicentre des festivités. Mais c’est bel et bien le toro qui fait le cœur de la feria. Il est la raison et l’incarnation de la fête. Quand nous descendons l’avenue Saint-Saëns pour aller prendre place dans les gradins, il est omniprésent: sur les affiches, sur les étals et surtout sur les lèvres. Les interminables discussions qu’entretiennent les aficionados à tout propos sur la corrida constituent une part importante et tout à fait assumée du folklore tauromachique. Qui du taureau ou du matador est le vrai héros, telle passe est-elle loyale, Untel mérite-t-il l’oreille qu’il a eue l’an passé, le picador a-t-il réussi son intervention : le débat est indissociable du spectacle. À tel point que la mairie programme très officiellement des « controverses taurines ».
Mais c’est bel et bien le toro qui fait le cœur de la feria. Il est la raison et l’incarnation de la fête.
Dans une arène, les places les plus chères sont les plus proches du sable côté ombre. La corrida commence à 18 heures. Les spectateurs se font rares côté soleil. Des garçons équipés de fûts de bière harnachés dans le dos prolongés d’un robinet exible tenu à la main rafraîchissent les spectateurs assoiffés. Les habitués ont leur coussin pour tenir deux heures et demie assis sur la pierre.
Une corrida est une célébration dont la liturgie est très codifiée. Six bêtes seront toréées aujourd’hui, par deux matadors. Cette configuration rare s’appelle un mano-a-mano: en règle générale il y a trois matadors. Béziers entretient sa réputation de qualité en invitant Enrique Ponce et Sébastien Castella. Le premier, espagnol, est considéré comme le meilleur matador actuel; le second est français et d’aucuns le révèrent comme rien de moins que le plus grand matador de notre histoire.

Chaque taureau sera sur le ruedo le temps de trois tercios. Pendant le premier, le matador va jauger le taureau avec une lourde cape rose et jaune. C’est pendant ce tercio introductif que le picador doit piquer le taureau sur le haut du cou pour lui faire tenir la tête basse pendant le reste le la corrida. Le deuxième tercio est celui des banderilleros. Ces toreros doivent planter sur le dos du toro les banderilles, petits harpons qui vont provoquer des blessures superficielles sur l’animal, pour augmenter son agressivité et altérer son jugement. Enfin vient l’ultime tercio, durant lequel le matador utilise une cape rouge, plus petite et rigidifiée par une barre de bois, la muleta. L’objectif est de fatiguer l’animal jusqu’au moment où le matador plongera son épée d’un coup derrière le cou.
500 kilos de nervosité
La corrida commence par un défilé. Le soleil fait briller les broderies d’or sur la tenue blanche de Ponce et rouge de Castella. Les toreros marchent gravement, pendant qu’un ténor chante théâtralement «l’air du toréador» de Carmen depuis la terrasse de l’orchestre. En attendant le premier taureau, les matadors répètent leurs gammes en faisant quelques passes. Les cuivres jouent un air, la porte du torril s’ouvre: un taureau se précipite sur la piste. Un monstre nommé Ventero, 530 kg de muscle pur. Ébloui par le soleil, il s’arrête un instant en plein milieu de l’arène. Un peone pousse un cri et agite sa cape pour le provoquer. Le toro negro voit le leurre pour la première fois. Il s’approche en trottant puis charge franchement : l’homme se réfugie dans le callejon, la zone de sécurité qui ceinture la piste. Un peone effectue le même jeu à l’extrémité opposée du ruedo, pour que l’animal prenne ses marques. Enrique Ponce s’avance en marchant vers le milieu du cercle.

Ce premier tercio démarre très mal. Le geste mal assuré, Ponce doit même subir l’humiliation de perdre sa cape, le taureau l’ayant arrachée d’un coup de corne particulièrement adroit. Échaudé par son échec, le matador serre les dents et prend des risques pour reconquérir le public. Le bal qui est donné sur le sable est dansé à trois : le matador, le taureau et le spectateur. Cette symbiose est palpable dans le jeu du matador. Ponce rattrape sa mauvaise entrée en matière par une série de passes conclues par une fessée magistrale administrée au taureau. L’animal meurt au premier coup d’épée. Son cadavre est évacué tiré par les cornes, et le personnel en blanc avec une ceinture rouge ratisse pour que le sable boive le sang. « Pas mal, mais pas amboyant », selon notre voisin.
L’espace d’un moment le temps ralentit: on entend chaque sabot du taureau faire trembler le sable; on jurerait entendre le froissement sourd du drap qui tournoie, et sentir l’arène respirer à l’unisson
Pour le deuxième taureau, Sébastien Castella humidifie avec un broc d’eau le bas de sa cape. Elle devient plus lourde, et plus rigide : c’est un réglage classique. Les trois tercios s’enchaînent rapidement tant le spectacle est éblouissant. Castella enchaîne les passes les plus esthétiques, allant crescendo dans la difficulté. Il fait passer l’animal à sa droite, à sa gauche : soudain, au lieu d’accompagner la course du taureau sur un côté, il rabat d’un geste ses deux mains derrière lui, drapant sa cape autour de sa taille. Surpris, le taureau n’a pas le temps d’infléchir sa trajectoire pour porter un coup au matador en totale vulné- rabilité. Castella avance son bras droit pour se remettre en position, le taureau charge encore, et le matador fait décrire à sa muleta un tour complet autour de lui-même sans que ses jambes bougent d’un frisson.

L’espace d’un moment le temps ralentit : on entend chaque sabot du taureau faire trembler le sable; on jurerait entendre le froissement sourd du drap qui tournoie, et sentir l’arène respirer à l’unisson; le noir et le rose se confondent; et tout s’accélère. Le taureau est passé. Castella se lève élégamment le bras vers le ciel et pousse un cri de défi. Le public l’applaudit et hurle son admiration. Hélas, ici comme ailleurs, le Capitole n’est pas loin de la roche tarpéienne. Au moment de la mise à mort, Castella n’a pas le geste assez franc et rate son estocade. Il lui faut deux reprises pour y arriver. Ce canal laborieux lui vaut quelques sifflements : le public de corrida est sans pitié.
Le blanc soleil des vainqueurs
Les taureaux s’enchaînent. Les matadors rivalisent d’audace: Ponce fait tourner un taureau autour de lui avant de lui fouetter le postérieur avec son épée, Castella fait plusieurs passes à genou très téméraires, et les deux se permettent de tourner le dos à l’animal à l’occasion pour savourer les ovations. Ponce se voit offrir une oreille par le président, et le tour d’honneur qui va avec: il s’exécute et parcourt l’arène, recevant en hommage du public toute sorte de choses: des coussins, des lunettes de soleil, des chaussures, des couvre-chefs et même une serviette avec laquelle il s’essuie le front avant de la renvoyer pour le plus grand plaisir de sa propriétaire. Le public est démonstratif dans les deux sens. À la mi-temps, une trompe ettseule joue Se Canto, spontanément repris par le pu- blic. Juste après cet hymne, on scande « Aqui, aqui, es Béziers ! » avec vigueur.
Les beaux gestes des matadors alternent avec les bravoures des taureaux: l’un d’eux parvient à passer une corne sous le cheval du picador, et d’une poussée surpuissante sou- lève cheval et cavalier. Si le cheval est protégé par une armure en kevlar, le matador n’a que son art pour survivre. Un art ancestral, vestige vivant du culte de Mithra, qui voit s’affronter l’homme et la nature dans un face à face qui durera tant que durera le royaume d’ici-bas. Ce soir, l’homme a vaincu. Le soleil s’est couché avec le dernier taureau.
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