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Après un premier film remarqué, Keeper, le réalisateur belge Guillaume Senez offre avec Nos Batailles, un film d’une grande délicatesse sur un sujet peu traité au cinéma et porté par un Romain Duris saisissant de vérité.
Propos recueillis par Arthur de Watrigant
À une époque où la partie masculine de l’humanité n’a pas la cote, votre film surprend en premier lieu par son sujet : un homme abandonné par sa femme avec ses enfants…
En effet, très peu de films traitent du sujet d’une femme qui quitte le domicile conjugal, sauf quand elle est décédée ou en prison. J’avais envie de parler de cette liberté dont dispose aujourd’hui la femme d’abandonner le cocon familial. Lorsque nous avons commencé à écrire le scénario avec Raphaëlle Desplechin, on s’est pris des murs dans la gueule et on a découvert que le sujet était encore tabou. Tout l’objectif de ce film était de ne pas condamner cette femme pour autant. Ça a été un fameux enjeu, puisque l’égalité homme-femme est toujours loin d’exister.
Vous montrez dans votre film qu’Olivier doit réapprendre à devenir père alors que sa femme est physiquement éprouvée les jours précédents son départ. N’est-ce pas comme si la notion de père était plus culturelle et celle de la mère plus organique ?
Parler de l’égalité homme-femme ne revient pas à affirmer que l’homme et la femme sont les mêmes. Il y a de grandes différences, mais ce n’est pas pour cela qu’il faut y ajouter une inégalité sociale ou de pouvoir. Effectivement, il y a quelque chose de maternel qui est lié à la femme et c’est pour cela qu’Olivier tente maladroitement de reproduire le schéma parental. Olivier ne voit pas ses enfants, ne les écoute pas, mais une fois seul avec eux, il évolue. Je n’aime pas dire qu’il apprend à être père mais il y a une évolution.
J’avais envie de parler de cette liberté dont dispose aujourd’hui la femme d’abandonner le cocon familial.
Le film tourne autour de deux sujets principaux : l’abandon et la fratrie.
C’est lors du tournage qu’on a remarqué qu’il se passait quelque chose de fort entre Olivier (Romain Duris) et sa sœur (Laetitia Dosch). Nous avons donc davantage développé cette partie. La famille est une ressource filmique sans fin. On peut faire toute une carrière de cinéma autour de ce sujet, tellement il est riche. Les non-dits, les silences, l’abnégation… C’est la scène de danse sur Michel Berger…
Cette scène justement surprend par la direction qu’elle prend. Au lieu de simplement faire respirer, elle déstabilise.
Il y a un avant et un après cette scène. En plus de transmettre une émotion, je voulais transmettre une certaine nostalgie. Tout le monde connait cette chanson et a vécu quelque chose avec elle. Ce qui est déstabilisant, c’est que c’est une musique qui est dans le diégèse du film (les personnages écoutent la musique) et qui devient extra-diégétique (la musique s’autonomise des images et conduit le montage). Elle est située au cœur du récit et opère une bascule puisque le film devient plus lumineux ensuite.
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Votre méthode de travail est assez particulière, vous ne fournissez que très peu d’informations aux comédiens avant de jouer les scènes. Quel est l’avantage de procéder ainsi ?
Mes dialogues sont écrits, parce que cela est indispensable pour obtenir des financements, mais je ne donne aux comédiens qu’un séquencier sans dialogue. On travaille beaucoup les personnages, puis on se livre à une première improvisation avec seulement des intentions. Ensuite, on discute ensemble, on épure, on ajuste, et ce n’est qu’au terme de ce processus que je les accompagne au dialogue. Parfois ce n’est pas le mot parfait ni même la phrase préalablement écrite que je conserve, mais c’est parce que je cherche avant tout la spontanéité : l’hésitation sur les mots, les dialogues qui se chevauchent, les petits incidents de langage… Je cherche cette véracité que le cinéma a tendance à gommer, et qui m’agace en tant que spectateur. J’aime le travail collectif où chacun apporte sa touche dans l’idée de sublimer le scénario.
Quel est l’intérêt de vouloir coller ainsi à la réalité ?
Le cinéma crée une émotion. Je suis persuadé que si l’on croit à ce qu’on voit, l’empathie est plus forte. Si j’apprécie le cinéma plus formel, je tends quant à moi plus vers le cinéma dit « réaliste ». Comme avec la musique, on peut être touché par des choses très simples, simples comme une histoire d’amour. Cette pureté peut vous emporter.
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Néanmoins, derrière cet habillage classique et cette caméra à l’épaule, il y a dans Nos Batailles une recherche formelle importante.
Ma méthodologie de travail avec les comédiens m’impose cette caméra à l’épaule, parce qu’on ne sait jamais ce qu’il va se passer. Dans cette approche d’improvisation, je ne peux travailler en amont des plans très formels et un découpage précis. Mais cette contrainte m’oblige à travailler les détails, les angles de vue, les costumes, les couleurs. Oui, je fais un cinéma réaliste, voire naturaliste, mais ça reste du cinéma et je veux qu’on sorte de la salle en disant : « C’est un beau film ».
Comment avez-vous convaincu Romain Duris de se soumettre à votre méthode de travail spécifique ?
C’est justement ma méthode qui l’intéressait ! Il avait beaucoup aimé mon premier film (Keeper) et il s’est montré séduit par mon approche. Travailler sans filet peut rebuter beaucoup de comédiens, mais lui, au contraire, cette mise en danger l’excitait.
Quels réalisateurs contemporains vous inspirent ?
C’est difficile de le dire, parce que je finis toujours par être déçu, mais Mike Leigh par exemple est vraiment quelqu’un que j’aime beaucoup. Gus Van Sant aussi, même s’il y a des films de lui que je n’aime pas du tout. Mais quelque part, ça me rassure de me dire qu’on n’est pas obligé de faire des films meilleurs à chaque fois. Je n’aime pas tout non plus chez Lars Von Trier. Nymphomaniac m’a beaucoup plu et ses premiers films. Il y a des films de Lars Von Trier qui, signés Guillaume Senez, n’auraient jamais été à Cannes !
Propos recueillis par Arthur de Watrigant et Victor Tarot

Nos batailles (1h38)
De Guillaume Senez
Avec Romain Duris, Laure Calamy, Laetitia Dosch.
En salle le 3 octobre
Olivier, chef d’équipe, se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais du jour au lendemain, quand Laura, sa femme, quitte le domicile, il lui faut concilier éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas. Il y a des gestes et des regards qui ne trompent pas, ceux qui expriment des blessures qui ne se referment pas et l’affrontement à venir de nouvelles batailles. Si Nos Batailles s’ancre dans une réalité dure (la précarité, les licenciements, la séparation), le deuxième film de Guillaume Senez échappe à tout misérabilisme. Sans édulcorer le quotidien de ceux qui ne sont rien, le réalisateur belge refuse de l’idéologiser – réflexe pavlovien du film social français –, préférant l’émotion au discours et la liberté du spectateur à son embrigadement. Se gardant de figer ses personnages dans des postures où leurs actes ne répondraient qu’à une logique de récit, Senez offre un regard d’une justesse bienveillante où chaque détail dévoile avec délicatesse un peu mieux la complexité des âmes.
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