Maniac : l’amour et la folie

Voyage onirique et métaphysique au cœur de la psyché humaine, Maniac est une série aussi intelligente que bien construite. La dernière création de Patrick Somerville (The Leftovers) filmée par l’imaginatif Cary Fukunaga (première saison de True Detective) est portée par un casting cinq étoiles, rappelant plus le monde du cinéma que celui du petit écran.

 

Si Maniac prend son temps pour développer son histoire, prenant le risque de perdre le spectateur dès le départ en le noyant dans des récits qui semblent de prime abord secondaire, l’oeuvre finit par vous happer pour ne plus vous relâcher jusqu’à sa conclusion. Le récit suit deux personnages principaux, qu’on devine liés par des forces supérieures : Owen Milgrim (Jonah Hill), fils probablement schizophrène et mal dans sa peau d’une famille patricienne new-yorkaise dévorante, et Annie Landsberg (Emma Stone), une jeune femme au parcours accidenté, à l’apparence dure et cynique, accro aux psychotropes. Brisons immédiatement le suspense, les deux acteurs sont remarquables, y compris Jonah Hill. Le reste de la distribution est d’ailleurs à l’avenant, surtout les rôles féminins de Sally Field (Dr. Greta Mantleray) et de la troublante japonaise Sonoya Mizuno (Dr. Azumi Fujita), lookée comme une savante rêvée dans les productions des années 80, rétro-futuriste avec sa frange et ses lunettes à double foyer. Lesquels personnages féminins sont, du reste, écrits à la perfection, si réalistes qu’ils finiraient par nous refroidir : hystériques, cruels, mais finalement touchants.

 

Ici, point de nostalgie rétrograde ou infantilisante, mais une douce mélancolie servant d’écrin sensoriel à une exploration documentée des méandres de l’esprit humain.

 

Le brio de la réalisation, les décors variés et déstabilisants, ainsi du laboratoire au mobilier futuriste mais aux ordinateurs hors d’âge, ou la bande originale qui emprunte parfois des thèmes au compositeur fétiche du cinéma nippon, Joe Hisaishi, comme à la pop culture états-unienne des quarante dernières années, sont entièrement mis au service du scénario. C’est d’ailleurs bien ce que distingue Maniac d’œuvres contemporaines, beaux objets creux parfois trop préoccupés par leur reconstitution pointilleuse de l’Amérique Amblin. Ici, point de nostalgie rétrograde ou infantilisante, mais une douce mélancolie servant d’écrin sensoriel à une exploration documentée des méandres de l’esprit humain. Cobayes volontaires pour une expérience scientifique censée révolutionner le monde, voire libérer l’homme de ses peurs et de ses difficultés psychologiques, Owen et Annie affronteront ensemble leurs démons, leurs fantasmes et leurs obsessions, entremêlés à leurs cultures respectives. Et c’est la postmodernité toute entière qui trouve ici un début et une fin.

 

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Car, d’un road movie heroic fantasy en passant par un rêve de film de gangster ou un pastiche de série d’espionnage ultra cliché, les deux personnages principaux vont, à l’aide de puissants opiacés et d’une intelligence artificielle en deuil, basée sur la personnalité d’une mère psychiatre aussi perverse que bienveillante, dont le fils est un génie de la neurochimie coincé dans son complexe d’Œdipe, parvenir à questionner tous les totems de l’époque : les conflits familiaux, les luttes de classe, les addictions, les problèmes d’attachement, ou bien encore les difficultés toutes contemporaines du passage à l’âge adulte. Mais surtout, ils trouveront l’amour. Le vrai, le grand et le beau, c’est-à-dire celui qui demande un courage infini et l’abandon de toutes ses défenses, de ses appréhensions face à l’autre. Maniac est, en effet, avant tout une très jolie histoire d’amour, du genre à vous décrocher quelques larmes et un sourire niais.

Angoissante au début, sinon effrayante quand elle dépeint la mort et le suicide, la série de Patrick Somerville finit pourtant par enchanter. Cette expérience shamanique et esthétique, sorte de grand bain dans le flux du vivant, vaut le meilleur cinéma.

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grobin@lincorrect.org

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