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Zemmour. Prénom : Eric | L’interview fleuve 2/2

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Publié le

8 octobre 2018

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Éric Zemmour fait l’objet d’une chasse à l’homme dont la violence et l’abjection dépassent l’entendement. Le prétexte de la polémique relevant de la comédie, il est inutile d’y revenir. En revanche, la haine que les quelques mots de l’écrivain et journaliste ont libérée est révélatrice du climat de proto-guerre civile qui règne dans ce pays. On voit, coalisés, les dominants de la pensée unique et les immigrés mal assimilés attaquer comme un seul homme. L’auteur de Destin Français est, heureusement, bien au-delà de ces questions. Quand nous l’avons rencontré et interrogé, avant que cela commence, le débat volait haut : la France, Bonaparte, Clovis, Saint Louis, la royauté davidique, l’Europe… Les pages que vous allez lire en sont le fruit. Éric Zemmour vaut mieux qu’une chasse à l’homme. Écoutons-le.

 

Pensez-vous que l’universalisme accouche forcément de la mort de celui qui l’a créé ?

C’est Renan qui dit cela et je le pense. Nous sommes, comme disait Mauriac, « la nation Christ » qui prône l’universel.

 

Mais Rome a prôné l’universalisme et n’en est pas mort…

Exactement ; et c’est pour cela que la France a voulu être Rome, et que Napoléon a voulu être Rome.

 

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Quelle prétention, quelle arrogance, quelle vanité françaises que de vouloir être ce peuple élu, en Europe…

On peut le dire comme cela. Mais tous ceux qui se sont voulus grands ont été arrogants ! Rome a été arrogant. Les Espagnols sous Charles-Quint ont été arrogants. Les peuples, quand ils sont au sommet, deviennent forcément arrogants.

 

Mais l’élite française continue à être arrogante, à vouloir régler les problèmes du monde entier, à donner des leçons à tout le monde, alors qu’elle est incapable de régler les problèmes de la France.

C’est un autre sujet mais vous avez mille fois raison. Les élites françaises veulent continuer comme les préfets de trente ans que Napoléon envoyait n’importe où en Europe pour diriger les pays alliés ou les provinces conquises, avec ses sœurs ou ses frères. Les élites françaises veulent continuer comme cela, alors qu’il n’y a plus Napoléon ni la Grande Armée. Ils font cela pour pérenniser ce qu’ils croient être leur pouvoir, ce qui fait rire toutes les élites occidentales, en sacrifiant leur propre peuple. C’est plus que de l’arrogance, c’est criminel. Mais on glisse vers un autre sujet, qui est la dialectique entre les élites françaises et le peuple, qui est aussi un fil rouge de l’histoire de France.

 

Il faut aujourd’hui, pour ressusciter l’identité française, arrêter de donner des leçons de morale à nos ancêtres. On ne sait pas ce que l’on aurait fait à leur place!

 

Vous reprenez à votre compte la thèse de l’épée et du bouclier, développée par Pétain lui-même. Pourquoi selon vous n’a-t-elle été qu’une thèse et n’a-t-elle pas pu être une réalité française ? Pourquoi ne peut-on pas accepter que chacun ait eu, à Londres comme à Vichy, son rôle dans la restauration de?la grandeur française, avec aussi?sa part d’ombre ? Cet échec est-il imputable à De Gaulle ? À Pétain ? Aux deux ?

Cet échec est imputable aux deux mais aussi aux autres. Je m’explique : si Pétain, en novembre 1942, avait pris l’avion et était allé à Alger, on ne discuterait pas de cela. La thèse serait admise et indiscutable. Il a raté le coche historique et est passé à côté de son destin. Deuxièmement, De Gaulle était sous la coupe des Anglo-Américains et des communistes, là où Pétain était sous la coupe des Allemands. Cela explique pourquoi il a dû donner des gages. C’est pour cela que De Gaulle a dû être plus républicain que les républicains, plus démocrate que les démocrates, et donc finalement plus anti-pétainiste que les pétainistes.

Comme il l’a dit à Mauriac, il y a eu deux résistances : la résistance nationale pour la libération du territoire et la résistance politique contre Pétain. Quand il parle à Mauriac, il dit : « La nôtre, c’est la première. On n’était pas dans la seconde ». Mais il était obligé de donner des gages à la seconde.

Benjamin de Diesbach pour L’incorrect

Était-il réellement obligé ? En 1944 par exemple, n’aurait-il pas pu tendre la main à Pétain ou à ses émissaires et opérer une réconciliation nationale ?

Je crois que c’est un mythe pétainiste. C’était trop tard.

 

De Gaulle était-il vraiment obligé, par raison d’État, de remettre en selle les communistes et de faire l’épuration dans un climat de guerre civile ?

Oui. Je compare cela à la mort du duc d’Enghien. De Gaulle fait cela pour se faire accepter de ses alliés communistes. Moi, j’ai une thèse générationnelle : je pense que tous ceux qui sont nés avant 1914 ne sont pas de la même eau que nous. Je le crois profondément. Je crois que 1914 a brisé les Français. Ce n’est pas pour rien que l’on va toujours chercher des gens d’avant 1914, que ce soit Clemenceau, Pétain, De Gaulle, car l’on sait qu’ils ont connu une France qui n’est plus la même. De Gaulle et Pétain sont de la même pâte. Ces types ont donné la dernière illusion de la grandeur, mais ils savent, au fond d’eux, que la France n’est plus rien.

 

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De Gaulle récolte du coup, et vous le dites dans votre ouvrage, ce qu’il a semé avec les communistes…

Évidemment. Mais il le sait ! C’est comme le glaive et le bouclier. Je suis convaincu que Pétain comme De Gaulle savent qu’il ne s’agit pas d’un mythe. Ils se connaissent trop pour ne pas le savoir. Et pour ne pas savoir que l’autre le sait. Je compare cela avec le roman de Mérimée, Chronique du règne de Charles IX, où deux frères protestants – dont l’un se convertit au catholicisme – combattent dans des camps opposés. C’est cela, De Gaulle et Pétain : des frères ennemis.

 

Lorsque que vous dites que De Gaulle, c’est Pétain, dans quelle démarche vous inscrivez-vous ? Dans l’honnêteté historique, dans un principe réconciliateur, ou vous cherchez à vous faire des ennemis ?

Premièrement, c’est un principe réconciliateur. Deuxièmement, comme disait Mitterrand, l’histoire n’est ni blanche ni noire. Il faut aujourd’hui, pour ressusciter l’identité française, arrêter de donner des leçons de morale à nos ancêtres. On ne sait pas ce que l’on aurait fait à leur place ! On aurait peut- être été plus minable qu’eux, confronté à des évènements inouïs. On verra comment on réagira face à ce retour du tragique dans l’histoire. Nous avons vécu comme des coqs en pâte dans un pays sorti de l’histoire. Évidemment, c’est confortable de faire la leçon ! Aujourd’hui, je fais cela par souci de la vérité historique et aussi par volonté de rassembler les Français.

Crédit : Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Votre livre s’appelle Destin Français, mais, une fois sa lecture achevée, on a l’impression que s’arrête là?le destin de la France… Après les derniers mots, « implacable et tragique destin Français », on se dit qu’il en manque trois : corde, poutre, tabouret…

C’est une possibilité. J’explique dans l’introduction que la France est un mourant qui revoit sa vie défiler devant lui avant de mourir. On revit toutes les crises du passé. Je fais la liste : le retour des féodaux au Moyen Age, l’invasion musulmane, la puissance féminine comme au XVIIIe siècle, l’anglomanie comme au XVIIIe et la soumission à l’Allemagne comme sous Bismarck. S’y ajoute un autre problème : la subversion démographique ou grand remplacement, qui s’accompagne du grand effacement historique. On nous livre le grand effacement historique pour mieux nous faire avaler le grand remplacement démographique. Effectivement, si la courbe se poursuit comme cela, c’est la fin.

On peut avoir une autre lecture de l’histoire de France, qui consiste à dire qu’à chaque fois qu’on a été au bord du gouffre, on a su inventer quelque chose. Jeanne d’Arc, Bonaparte, De Gaulle, par exemple. À chaque fois, on est remonté de manière miraculeuse. Les deux thèses se défendent.

 

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Sinon, l’autre issue, c’est ce que vous appelezguerre civile. Mais l’expression est sans doute inappropriée, car une guerre civile, c’est au sein d’un même peuple…

Certes, mais là on aura des affrontements entre gens qui auront tous la nationalité française. Ce n’est plus un même peuple, mais c’est sur un même territoire. Souvenez-vous : dans les journées de juin1848, les bourgeois ne considéraient pas franchement les ouvriers qui se révoltaient comme des compatriotes. Je ne sais pas ce qui est préférable entre la guerre civile ou la soumission.

Je cite Suarez qui affirme que le peuple français a l’Évangile dans le sang, qu’il aille à l’Église ou pas, et qu’il ne commet d’erreur que quand il met du sentiment en politique. C’est exactement ce qu’on a fait avec les Allemands dans les années 1930, et c’est ce qu’on a fait depuis 40 ans avec l’immigration. Donc on va le payer. On est déjà en train de le payer…

 

On nous livre le grand effacement historique pour mieux nous faire avaler le grand remplacement démographique.

 

Dans l’introduction de votre ouvrage, vous opposez le catholicisme, qui se marierait bien avec le patriotisme français, au christianisme que vous assimilez à une forme de vague protestantisme qui aurait ressurgi à la faveur du concile Vatican II. Comment voyez- vous en conséquence l’identité de la France ? N’est-ce pas dénaturer le catholicisme que de le considérer ainsi ?

Je ne suis pas le premier du tout à avoir posé cette problématique ; Rousseau déjà critique le catholicisme en disant que c’est un très mauvais moyen patriotique. Pour sa part, Maurras critique l’Ancien Testament en y voyant un principe de dissolution des sociétés, contrairement à l’Église romaine qui serait source d’ordre. Mais il est plus juif qu’il ne le croit, car en fait, ce qu’il appelle de ses vœux, c’est le retour à l’Ancien Testament. Je m’explique :

Ma réflexion est venue de l’Enracinement de Simone Weil. Dans les cinquante premières pages, elle loue l’enracinement. Mais ensuite, elle tient un discours gauchiste en vouant aux gémonies Louis XIV et Napoléon qui seraient des tyrans pires qu’Hitler… C’est exactement le discours de Mai 68 alors qu’on est en 1943 ! Simone Weil est dans la même situation que moi : elle vient du judaïsme et est confrontée au catholicisme. Elle se sent chrétienne, attirée par le message d’amour, mais pas du tout catholique car elle rejette l’existence d’une institution d’ordre comme l’Église.

 

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Je suis exactement aux antipodes. Je rejette le message christique désincarné et rendu à sa seule expression. Évidemment, le Nouveau Testament est un magnifique complément de l’Ancien, mais uniquement s’il est lié avec l’Église, avec une société d’ordre. Autrement, s’il est seul, comme aujourd’hui en Europe depuis Vatican II, c’est un élément de dissolution et de suicide : car si on aime l’autre plus que soi, on se tue.

 

En fait, vous êtes un maurrassien, mais qui assimile la doctrine de Maurras à l’Ancien Testament.

Exactement ! Et je pense que j’ai raison ! Je pense d’ailleurs que Boutang me donne raison…

 

Puisque l’Eglise a été l’élément unificateur qui a pu agréger les peuplades celtes, gréco-latines, etc. arrivera-t-on à refaire la France en se passant du christianisme ?

C’est impossible.

 

Est-ce que vous n’avez pas tendance à faire du catholicisme un judaïsme comme les autres ? Et à faire de la France une sorte d’Israël assiégé ? Dans ce cas, vous oubliez l’universalisme chrétien, et même français.

C’est un risque dont je suis conscient. Mais il faut le courir. J’essaie d’échapper au pire, qui serait la disparition de la France comme nation chrétienne.

 

Propos recueillis par B. Larebière, B. Dumoulin, J. de Guillebon et L. Lecomte

 

Lettre à Éric

Cher Éric,

Rassure-toi, je ne viens pas mêler ma voix à ceux qui te chassent en meute.

Mon père (adoptif), qui se prénommait Wadih, s’est fait un devoir de m’enregistrer à l’état civil comme Bruno, Pierre, Pascal. Il n’a pas envisagé un seul instant de me nommer Bachir ou Amine. C’était en 1963. Autres temps, autres mœurs ? Sans aucun doute, et encore plus que tu ne crois.

Cinq ans plus tard, il aurait aimé défiler sur les Champs-Elysées en soutien au général De Gaulle après la chienlit de Mai 68 qui l’avait horrifié. Il n’y est pas allé. Il avait déposé sa demande de naturalisation mais elle n’avait pas encore été acceptée. Il a jugé que l’étranger qu’il était n’avait pas à se mêler de politique française, fût-ce pour manifester pacifiquement en faveur du chef de l’Etat de son pays d’accueil : il aimait et admirait l’un et l’autre. Tu vois le chemin parcouru en un demi-siècle…

Ton livre m’a pourtant agacé. Irrité. Exaspéré. Il m’a mis d’autant plus en rogne que, comme toujours avec toi, il est brillantissime et que tes talents d’essayiste?et de bretteur risquent d’emporter l’adhésion. À t’en croire, nous sommes sous domination allemande. « La réunification allemande de 1990 fut notre Sedan », oses-tu même écrire. Tu le dis dans notre entretien : l’important pour toi est que ce soit la France qui dirige l’Europe. Excuse-moi mais je m’en fous à un point qui te donnerait une idée de l’infini. Parce qu’une France régnant sur un champ de ruines ou, pire, exportant son chaos sur tout le continent, très peu pour moi.

L’enjeu, le seul enjeu qui m’occupe, c’est la survie de la civilisation européenne. S’il faut en passer par une emprise germanique pour qu’elle ne soit pas engloutie, peu me chaut. S’il s’avère que c’est l’Italie, la Norvège, la Slovaquie, l’Autriche, la Grèce ou l’Islande qui doit piloter l’Europe, je prends aussi.

Quant au joug teuton, leitmotiv des déclinistes, laisse-moi rire. Nous mangeons ricain, nous buvons ricain, nous nous habillons ricain, nos pubs sont en ricain, notre musique est ricaine, nous ne pouvons plus rien faire sans comprendre le ricain – nos produits eux-mêmes ne sont pas « fabriqués en France » mais « made in France »?– nous ne traduisons plus les titres de leurs films, nos chaînes de télévision sont saturées de leurs séries, nous n’ignorons rien des intempéries dans le moindre de leurs États alors que nous ne savons rien de ce qui se passe chez nos voisins, etc. et notre péché mortel serait la germanophilie ?

Il est 9 h 30, heure de Paris, et j’achève ce texte, vêtu d’un jean et d’un t-shirt, sur un MacBook Pro de marque Apple (Californie) en attendant de pouvoir le « poster » sur le réseau social de Twitter Inc. (Californie) et sur celui de Facebook (Massachusetts). Mais comme aurait pu dire Toinette : « L’Allemagne, l’Allemagne vous dis-je » …

Bruno Larebière

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