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Si certains, dans ces pages-mêmes, prétendent que le rock est mort, d’autres semblent démontrer l’inverse. Depuis sa naissance en 2007, le label parisien Born Bad Records y parvient même avec un certain panache. En pariant sur des styles qui n’avaient plus droit de cité comme le rock garage ou le post-punk, son fondateur a réalisé un rêve de gosse.
Si vous pensez que Taxi Girl ou Noir Désir constituent l’horizon indépassable du rock français, vous feriez mieux de vous plonger dans le catalogue de cet incroyable dénicheur de talents qu’est Jean-Baptiste Guillot (ou JB Wizz pour les intimes), 44 ans. Tête pensante du label, ce petit gars de Romainville s’est jeté à corps perdu dans l’aventure il y a onze ans, pour prouver à la face du monde que la France était capable de produire autre chose que de la soupe pour bobos en mal de sensations fortes. Pour en parler, il m’a reçu dans l’entrepôt de son label à Montreuil. Volubile, doté d’une culture musicale à faire pâlir le chroniqueur le plus chevronné, il se définit lui-même comme un « activiste de l’underground ».
Passionné de vieilles voitures américaines et de rock’n’roll, il a grandi dans la banlieue parisienne où il côtoie très tôt une faune de punks, de rockers et de mods. S’il est issu d’un sérail qu’il qualifie lui même de « bas du front », il n’en fera pas moins carrière dans la musique, et, après des études de droit, il entre dans l’industrie du disque par le biais d’un stage au service photocopies, gravit les échelons, puis se retrouve promu à 30 ans directeur artistique chez EMI France. Arrive la crise du disque au milieu des années 2000 avec, à la clé, un licenciement économique. JB s’inspire alors d’un modèle déjà expérimenté dans les années 80 par le label New Rose et propose un partenariat à un disquaire du quartier de Bastille, Born Bad, déjà célèbre dans le milieu underground parisien.
La solitude du label de fond
L’aventure débute donc par ce qui ressemble à un pari insensé : produire et vendre des disques à l’ère du MP3 et du « peer to peer », de surcroît dans un registre tombé en désuétude. Force est de constater pourtant que l’audace et la détermination de Jean-Baptiste Guillot ont payé puisque le catalogue du label compte aujourd’hui plus de cent vingt références. Non dénué d’un certain humour, il se définit lui-même comme le « Gérard d’Aboville » de l’industrie du disque, en référence au navigateur et homme politique français qui initia les traversées à la rame en solitaire… Manière de dire qu’il a toujours travaillé avec endurance et abnégation sans jamais éprouver d’états d’âme . Boulimique de travail, JB sort en moyenne un disque par mois. « Je n’ai pas à me plaindre. Il y a un véritable succès d’estime autour de Born Bad. Même commercialement, les choses vont plutôt bien. Le label est viable financièrement », explique-t-il. Si depuis quelques années tout lui sourit, il ne souhaite pas pour autant s’endormir sur ses lauriers et jette malgré tout un regard assez désabusé sur le marché de la musique.
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Pour lui, le renouveau du disque vinyle auquel on assiste depuis une dizaine d’années est un leurre, parce qu’il crée plus d’offre qu’il n’y a de demande. Conscient que les jeunes générations n’ont pas pour habitude d’acheter de la musique, il est conscient que le secteur dans lequel il évolue reste très fragile économiquement. Par ailleurs, habitué depuis son plus jeune âge à chiner dans les brocantes, il s’est constitué une collection de disques monumentale, d’où sa manie d’exhumer des artistes méconnus ou oubliés au gré de compilations aussi diverses qu’improbables. Cela l’a amené notamment à sortir en février dernier une compilation pour faire redécouvrir l’œuvre du chanteur français Pierre Vassiliu (Face B, 1965-1981). Un artiste dont on se souvient surtout pour le titre « Qui c’est celui-là ? », l’un des tubes de l’année 1975.
Une esthétique de la déglingue
Aujourd’hui, ses plus grosses ventes s’appellent La Femme (vainqueur aux Victoires de la musique 2014 dans la catégorie « Album révélation de l’année ») ou Frustration (groupe de post-punk parisien fondé en 2002 dans l’esprit de Joy Division). Ce qui avait commencé comme un obscur label de rock garage agrège aujourd’hui des artistes avec une identité forte et originale tels que JC Satan, Forever Pavot, Magnetix, Yussuf Jerusalem, Cobra, Julien Gasc, Le Villejuif Underground, Cheveu, etc.
Patriote à sa façon, JB s’est fait un point d’honneur de signer exclusivement des groupes français. Le créneau de Born Bad, ce sont les écorchés, les damnés de la terre. Ce que recherche avant tout JB, c’est l’authenticité, quitte à ce que ce soit brouillon et primitif. « J’aime la musique bricolée, décomplexée. J’ai toujours aimé les groupes de seconde division qui vont avoir des fulgurances. Je n’ai jamais aimé les premiers de la classe. Je n’ai jamais apprécié la virtuosité en musique. Cela ne me touche pas », avoue-t-il. JB conçoit d’abord son label comme une aventure personnelle. Au fur et à mesure du temps, ses goûts musicaux ont évolué, l’amenant à produire des disques dans des registres inattendus, notamment une compilation de musique antillaise des années 60 (Antilles méchant bateau). Parmi les anecdotes les plus marquantes de l’histoire du label, on peut citer la collaboration entre le trio parisien Cheveu (mix de garage et de rock industriel) et le groupe Doueh venu du Sahara, prétexte à la sortie d’un disque enregistré sur la presqu’île de Dakhla dans le grand sud marocain, tout près de la Mauritanie (Sakhla Sahara Session). Il en résulte une musique surprenante, à des années-lumière des clichés éculés de la world music. Signalons à ce propos que sur l’album figure un titre (« Bord de mer ») dont les paroles ont été inspirées par le roman Babylon Babies de feu Maurice G. Dantec.
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Si JB en est arrivé là, c’est aussi parce qu’il sait s’entourer d’artistes audacieux à la forte personnalité. C’est le cas du musicien Nicolas Belvalette, dit Usé. Ce dernier s’est illustré en se présentant aux élections municipales de 2014 à Amiens sous l’étiquette du « Parti Sans Cible ». Entendant protester contre la fermeture administrative de la salle de concert qu’il gérait en périphérie de la ville, il a finalement recueilli le score non négligeable de 10 000 voix avec pour seul bagage un programme littéralement dadaïste. Ce qui avait débuté comme une blague potache a fini par faire grincer des dents en haut lieu, ce qui lui a permis d’obtenir en contrepartie la réouverture de sa salle de concert! Côté littérature, les goûts de JB sont assez révélateurs de son état d’esprit. Son livre de chevet? Mort à crédit de Céline. Ce qu’il aime chez l’écorché de Meudon, c’est bien sûr son style cru et déglingué. Après tout, ce dernier n’est-il pas un des écrivains les plus rock’n’roll du XXe siècle ?
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