Entretien : Jean-Yves « black metal » Camus

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Spécialiste des radicalités politiques européennes, Jean-Yves Camus est aussi un juif observant passionné par les courants musicaux contemporains les plus extrêmes. Entretien décalé.

 

Jean-Yves Camus. Vous ne faites pas mystère de votre passion pour les expressions musicales les plus « extrêmes ». C’est du moins l’idée que se font une majorité de Français des divers courants du métal, ou du néo-folk, encore plus marginal. Comment en êtes-vous venu à apprécier ces styles ?

Précisément parce que je m’intéresse aux cultures de marge, ce qui ne m’empêche pas d’écouter d’abord de la musique classique. J’ai un trait de caractère curieux : plus je vieillis, plus je vais vers ce qui ne correspond absolument pas à ce que j’étais vers 20 ans où, en famille, nous n’écoutions guère que du classique et de la variété. Travaillant sur les radicalités politiques, j’ai découvert le black metal ou le death metal à Stockholm, dans le petit bureau de mon ami Stieg Larsson (oui, l’auteur de Millenium), qui animait la revue « antifasciste » Expo et possédait des CDs des groupes orientés « identitaires », comme on dirait aujourd’hui, ainsi que des groupes de « black » impliqués dans les profanations d’églises et autres actions violentes qui avaient émaillé les débuts du genre en Norvège.

 

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Ce devait être en 1997, j’avais déjà presque 40 ans et n’avais jamais été musicalement au-delà du rock que dans les années 70 diffusait une seule radio, RTL, avec Jean-Bernard Hébey et son émission « Poste restante ». Gros choc car je me suis aperçu, en revenant de chez les disquaires spécialisés de Stockholm, que les genres « extrêmes », c’était d’abord de la musique dans la filiation du rock et du heavy metal. J’ai découvert l’industriel et le dark-folk un peu après, toujours par le lien avec la politique et les liens supposés entre ces genres et l’affirmation identitaire pagano-européenne. Avec une revue culte, « Oméga », bourrée de références à des groupes, mais aussi des livres et fanzines absolument confidentiels, à l’esthétique martiale, froide, sombre. Tout cela aurait dû être répulsif. Et en fait, non : j’ai simplement fait le tri entre ce qui me touchait et le reste, entre le sens de la provocation assez courante dans ces genres et ce qui relève d’une démarche artistique.

 

Si le punk et ses dérivés furent, dès l’origine, des genres sophistiqués, issus des différentes écoles d’art londonienne, le métal de Black Sabbath était une création spontanée de fils de la working class de Birmingham, encore marquée par le blues. Qu’est ce qui a provoqué la rupture entre le heavy métal et le reste du rock selon vous ?

C’est l’éloignement progressif par rapport aux racines « blues » du rock qui provoque la cassure. La structure d’un groupe de metal est la même que celle d’un groupe de rock : guitare, basse, batterie. Les différences sont dans le volume sonore, l’usage de la distorsion, le côté scénique « théatral » de beaucoup de groupes heavy et l’utilisation des thématiques sombres, voire occultes, même si les thèmes favoris du rock, le style de vie rock’n roll, restent de rigueur. Les harmonies et les mélodies s’éloignent du blues : c’est plus froid, plus sombre. Ceci étant les « fans » les plus ouverts d’esprit écoutent et du rock et du métal et on trouve des chroniques de groupes de black metal sur des sites orientés « rock ».

On ne va pas non plus esquiver une constatation : le public metal est, sociologiquement, plutôt classes populaires/moyennes et blanc. C’est aussi une culture de la démesure, à la fois dans la musique et les comportements, du public comme des musiciens. Et dans cette démesure, qui inclut une part importante de révolte, de colère, voire de subversion, de nos codes culturels (mais subvertir les codes ne signifie pas le faire selon une orientation de gauche ou d’extrême-gauche !) il existe des références très spécifiques à l’histoire des peuples européens, à condition qu’on range les américains dans cette catégorie. Il existe une fascination pour l’esthétique guerrière et la guerre en général. Comme pour nos codes de comportement viril. Et dans certains sous-genres, pour une imagerie uniquement européenne : paganisme/nordicisme (Viking et Pagan metal) ; Moyen-Age et chevalerie ; rapprochement avec la musique classique (metal symphonique) ; sans compter, mais ce n’est qu’un avis, l’importance qu’a eu le Sud américain dans l’émergence de plusieurs sous-genres, du death au sludge.

 

Vous êtes converti au judaïsme, et n’hésitez d’ailleurs pas à dire que vous fréquentez des lieux de culte vus comme étant « ultra-orthodoxes ». Comment parvenez-vous à concilier votre pratique religieuse et le métal, dont certains sous-genres, comme le black ou le doom, sont difficilement détachables de leur imagerie sulfureuse ?

Je suis un juif observant et mon mode de vie n’est pas du tout rock’n roll : je ne bois que de l’eau, ne fume pas, n’ai jamais pris de drogues et suis marié à la même femme depuis 33 ans. Mais je suis comme tout le monde, j’ai une part sombre. Pas une vie double ! Une part secrète, des failles à exorciser et le black, le doom, l’industriel, le dark-folk le heavy en général, « parlent » à cette partie de moi-même parce que sont des musiques qui retranscrivent la rage, le découragement, la tristesse parfois, le doute, le pessimisme sombre et désabusé, une sorte d’ébullition intérieure. Parce que c’est la musique de la technique, du bruit et des pulsations de la ville, pour ce qui concerne l’indus’. Dans le dark-folk existe une sorte de nostalgie des temps passés, des anciennes cultures européennes, comme un exutoire à l’effacement des racines culturelles, qui me font aimer, par exemple, les compositions de Allerseelen, Camerata Mediolanense, The Moon lay hidden beneath a cloud et en général, les groupes signés sur le label World Serpent.

 

Et nombre de black métalleux des débuts ont lâché les aspects carrément glauques des années 80. Il existe un Black Metal « adulte », avec une profondeur musicale, une évolution, quelque chose qui va au-delà de la recherche de la vitesse, de la saturation à tout prix

 

L’imagerie sulfureuse, chez certains groupes, émane de convictions. Chez beaucoup, c’est un gimmick commercial basé sur un occultisme de pacotille. Donc je zappe les vrais satanistes, les nazis, l’imagerie sado-masochiste ou gore, et je garde la musique qui convient à mon état d’esprit au moment de l’écoute. Cela fait déjà tout un univers. Et nombre de black métalleux des débuts ont lâché les aspects carrément glauques des années 80. Il existe un Black Metal « adulte », avec une profondeur musicale, une évolution, quelque chose qui va au-delà de la recherche de la vitesse, de la saturation à tout prix. En ce moment, j’écoute pas mal Belenos, Regarde les hommes tomber, les albums d’Ihsahn période postérieure à 2006… question d’âge sans doute. Cela n’empêche pas de revenir vers Bathory, Immortal et Emperor, selon l’humeur.

 

Trouvez-vous le black métal norvégien plus violent qu’au hasard, le rap de Booba ou les émissions de télé réalité ?

Non, une fois qu’on a dépassé l’obstacle que constitue le chant hurlé. Les émissions de télé-réalité ? Je ne sais pas si elles sont violentes, mais elles sont une autre forme de trash ! Et elles ont contribué à éloigner du monde réel une ou deux générations qui y ont été exposées. Alors que le Black, y compris le black norvégien du début, avec les incendies d’églises et le meurtre d’Euronymous, était un reflet total de la désespérance d’une partie de la jeunesse, la face sombre d’un modèle sociétal étouffant, corseté même, d’un ennui accablant masqué par la prospérité matérielle du soi-disant « modèle scandinave » et de son luthéranisme stérilisant pour l’esprit.

 

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Dans le Black Metal, la difficulté est de s’abstraire des actes commis par certains, quand leur musique vous « parle ». En ce qui ne concerne, c’est le cas pour Dissection, qui est un groupe dont j’aime beaucoup le son et dont le leader, qui avait tué un homme, homosexuel et étranger nord-africain, était un vrai luciférien. Ceci étant, la violence et la débauche sont-ils plus fréquents dans le metal que dans le destin de nombreux chanteurs de variété, dont on ne connait l’envers du décor qu’après leur mort tragique ? Quant au rap, je ne m’y retrouve pas, du tout. Ni dans l’imagerie, ni dans la musique. Ce n’est pas mon rythme. Je ne le réduis ni aux frasques pré-pubères de Karis et Booba ni à l’idéologie de Médine et Nick Conrad, mais cela ne me provoque aucune vibration.

 

Dans « L’orateur idéal », Cicéron affirme que « tout ce qui est beau émane d’une beauté qui le transcende (…), une beauté que ni la vue, ni l’ouïe, ni les autres sens ne peuvent percevoir, mais que nous pouvons tout de même appréhender par l’esprit et la pensée ». Retrouvez-vous cela dans les musiques qu’on dit « extrêmes » ?

Si on croit que la beauté et l’harmonie vont ensemble, l’association des musiques extrêmes avec le Beau peut sembler étrange. Si on associe Cicéron et humanisme, aussi. Dans les musiques extrêmes, je trouve une beauté qui est une brûlure, une incandescence, et aussi une manière de révéler à moi-même une partie de ma personnalité. Et puis, pourquoi la musique ne transcrirait-elle que la beauté ? Les musiques extrêmes, en particulier le Black et le Death Metal, sont la bande sonore de nos angoisses et de la laideur du monde, de tout ce que nous voulons exorciser.

 

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D’aucuns prétendent que le métal et ses dérivés représenteraient une réponse « européenne » au rock and roll des origines, comme, du reste, le rock progressif ou l’art-rock de David Bowie qui donnera la new wave. Souscrivez-vous à cette idée ?

Les racines du rock’n roll sont dans le rythm and blues autant que dans la country. Au début du phénomène, le rock est discrédité comme étant une « musique de noirs » promue par des blancs, ce qui est encore impensable dans la société américaine de la ségrégation. Le progressif va chercher des influences dans la musique classique, le folk mais aussi le jazz, qui, s’il n’est pas uniquement une musique afro-américaine, n’est tout de même pas non plus sans origine de ce côté-là ! La New Wave me parait effectivement rompre, dans les structures musicales et l’attitude des musiciens, avec le rock des origines et certains historiens de la musique ont affirmé que ce genre mobilisait une dimension identitaire, soit que les musiciens aient choisi d’affirmer leur appartenance, soit qu’ils aient joué sur le second degré en en faisant la critique. Chez Bowie existe, comme dans la scène « New Romantic », des références, comme le nom l’indique, au romantisme européen, au dandysme.

 

Quels sont vos albums favoris ?

Blus aus Nord : tout. Allerseelen : tout. System of a Down : Toxicity ; Nevermore : Dead Heart in a dead World ; Septic Flesh : Ophidian Wheel ; SUP : The Cube. Darkthrone : A Blaze in the Northern Sky…

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grobin@lincorrect.org

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