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Désormais le capital n’a plus à faire le moindre effort pour concevoir sa réclame. Des dizaines de milliers de jeunes femmes rêvent de devenir personnellement des pubs ambulantes. La liberté n’a jamais autant ressemblé à la pire des sujétions.
L’université de Californie propose désormais un cursus de « Personal Branding » à ses étudiants. Quid est? Comme son nom l’indique en « désespéranto », il s’agit de faire de soi-même une marque et de gagner un maximum d’argent en communiquant sur son mode de life. C’est Elle (août 2018), l’hebdo féministe qui ridiculise les femmes, qui est heureux de nous l’apprendre : « Qui n’a jamais rêvé, même un instant, d’être une influenceuse? De faire ce que l’on aime, de le marketer, de prodiguer des conseils et de n’avoir plus qu’à compter les billets qui s’accumulent? »
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Concrètement, l’influenceuse (ou l’« influenceur », mais comment dit-on pour les neutres?) diffuse des photos d’elle-même sur Instagram (on parle aussi d’ « instagrameuse ») ou Facebook, ou autre réseau d’esclavagisme numérique, entourée d’objets (de marques of course). Tout cela est un art qu’il convient d’apprendre à l’université, afin d’obtenir le nombre le plus grand nombre de followers (en français, « moutons de Panurge »). Notons que to brand, dans la langue de Shakespeare, signifie par extension « marquer au fer rouge ». Aux States, les cow-boys marquaient leurs troupeaux; aujourd’hui, le troupeau se marque lui-même : les Numéricains appellent cela le Progrès.
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Bien sûr nos instagrameuses espèrent créer à terme leur propre marque (de vêtements fabriqués par des enfants, de cosmétiques cancérigènes, de parfums chimiques) et gagner encore plus d’argent. Pour cela, ces jeunes brillantes féministes sont prêtes à faire de la chirurgie esthétique. Cet été, nous apprenions – encore en provenance des États-Unis Numériques – qu’elles demandaient désormais aux chirurgiens de les faire ressembler à leurs propres photos Instagram, cette « appli » permettant de se « magnifier » grâce à des filtres (ou philtres de mauvaises fées). Aussi les instagrameuses font-elles élargir la taille de leurs yeux, de leurs lèvres, de leurs seins, et affinent leurs nez et leurs mentons, pour ressembler sans doute à des poupées gonflables. Bientôt, ces créatures devenues toutes identiques seront facilement remplacées par des androïdes (ou gynoïdes). Heureusement d’autres entrepreneurs leur trouveront un emploi dans des snuff movies (car les robots ne crient pas sous la torture). La main invisible d’Adam Smith n’a donc pas fini de nous façonner un monde plus beau.
L’empire des narcisses
Tout cela dépassera bientôt la prophétie de Paul Morand dans sa lettre à Jacques Chardonne de 1965 : « De sorte que Norvège, Yougoslavie, France, c’est maintenant du folklore. Les grands ensembles de demain auront pour noms I. G. Farben, General Electric, Unilever, etc. Il ne leur faudra plus qu’un drapeau, et des frontières nouvelles, ou pas de frontières terrestres. » S’il y a bien, 60 ans plus tard, des gens qui se considèrent déjà comme des citoyens de la Silicon Valley et vont jusqu’à se faire tatouer les logos de leurs entreprises préférées (encore du « branding »), nous sommes désormais face à un nouveau phénomène. La culture de l’individualisme, conséquence du libéralisme absolu, poussera chacun à se considérer comme un micro-État, se régissant selon ses caprices, encore limité (avant les cerveaux connectés au cloud) par les frontières de son corps. Une multitude de micro-États se croyant souverains, bien sûr entièrement soumis à la « Fédération », à l’Empire de la ploutocratie. Nos petits Narcisse, occupés à se contempler dans le miroir de leur écran, laissent le monstre les prendre par derrière.
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Faut-il s’en étonner? Il est bien naturel qu’un « citoyen » d’une République laïque et libérale devienne petit à petit le ci-devant citoyen de lui-même et l’esclave des puissants. Quelques penseurs ont cru préférable de faire décapiter sa dignité, lorsqu’il était sujet d’un roi sacré, pour lui greffer à terme l’égalité-clonage et la fraternité Facebook. De « sujet », d’une personne liée à une réalité transcendante et à
une communauté, l’homme est devenu « objet » de toutes les convoitises, individu isolé, créature d’une « chose publique » (bientôt entièrement privée) où aucune autorité morale et spirituelle ne le sauvera des prédateurs, des accapareurs et de tous les chiens de l’Enfer.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





