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Ukrainienne de cœur et d’esprit, Anna Canter combat depuis vingt ans pour l’indépendance de son peuple.
Anna Canter est une amoureuse. Une amoureuse de la cause ukrainienne. De sa coiffure à ses bottes, elle porte le pays lointain. Elle ressemble à ces peintures graphiques et colorées de Malevitch où l’on voit des paysans au labeur, en costumes folkloriques. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, l’amour de l’Ukraine a toujours été au centre de sa vie. Le patriotisme est un récit que l’on cultive en famille. Ce récit débute en 1941 lorsque ses grands-parents, Michel et Maria Styranka, assistent à l’entrée de la Wehrmacht à Kiev. Sans amitié pour les Allemands, ils fêtent toutefois l’effondrement du régime stalinien et la promesse de l’indépendance. Rapidement les patriotes ukrainiens déchantent et encaissent les brutalités des nazis. Pris entre le marteau et l’enclume, les Styranka décident de fuir en 1944 l’avancée soviétique. C’est dans un « DP camp » (« Displaced Persons Camps », i.e. camp de réfugiés) à Sarcelles que la mère d’Anna, Chrystyna, fait ses premiers pas. La vie sous les abris de fortune est violente et désespérante jusqu’au jour où les Styranka obtiennent un visa d’immigration pour les États-Unis.
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L’American way of life débute alors pour le réfugié Michel Styranka dans une usine de pneus. Médecin en Ukraine, il devient travailleur de force. Dégoûtés, Michel et Maria partent avec leurs enfants rejoindre une partie de leur famille à Toronto. Ils resteront au Canada, heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Installée à Paris avec sa mère Chrystyna, Anna part rejoindre chaque année ses grands-parents pour les vacances estivales. Un séjour près des grands lacs où la petite communauté ukrainienne a construit des chalets. Des bâtisses aux allures d’isbas, décorées de kilims où l’on déjeune ukrainien, où l’on chante au son de la bandoura (balalaïka). « Le Canada fut mon Ukraine, car il était impossible alors de se rendre à l’Est ». Une interdiction que sa mère brave en 1969. Chrystyna est arrêtée à Kiev par des agents du KGB. Interrogée pendant trois jours, les yeux bandés et à moitié nue, on découvre qu’elle transporte les textes de poètes proscrits. « Après ces journées terribles, aucun de nous n’est retourné au pays. À Paris, nous n’avions ni ami ni famille, alors nous nous réunissions avec l’ensemble des réfugiés de l’Est: des Russes et des Moldaves ».
Pour sortir l’Ukraine de l’oubli, le combat doit être culturel. Avec une amie et l’évêque Borys Gudziak, Anna organise à Senlis le rachat d’une église du XVIIe siècle.
En 1996, Anna Canter et son mari quitent Paris pour s’installer à Senlis dans l’Oise. Clin d’œil du destin, le couple découvre qu’une princesse ukrainienne y a vécu au onzième siècle : Anne de Kiev, fille de Iaroslav le sage, fut l’épouse d’Henri Ier, roi de France. À la tête du comité de jumelage Kiev-Senlis, Anna organise le combat identitaire. Opiniâtre, elle fait poser la première plaque en France commémorant l’« Holodomor ». Une fusion des mots « Holod » (la faim) et « Moryty » (tuer) pour désigner la grande famine de 1932 organisée par Staline. Un crime contre l’humanité, dont les historiens peinent à définir le solde : entre deux et cinq millions de morts, peut-être plus. Une extermination des hommes comme de la culture. Pour sortir l’Ukraine de l’oubli, le combat doit être culturel. Avec une amie et l’évêque Borys Gudziak, Anna organise à Senlis le rachat d’une église du XVIIe siècle. Deux cent mille euros sont versés par les Ukrainiens pour la création du Centre culturel. De nombreuses expositions sont ensuite montées sur les murs décrépits. On y fait de belles découvertes, comme le photographe Yuri Bilak, portraitiste des combattants de la révolution ukrainienne de 2014.
L’originalité du centre Anne de Kiev de Senlis tient dans sa double fonction : un lieu culturel mais aussi spirituel. À chaque mariage la communauté ukrainienne se rassemble dans l’église, nouvellement baptisée Saints-Borys-et-Hlib. Aujourd’hui artiste plasticienne et directrice de la galerie « Litle Odessa » à Paris, Anna Canter trace son sillon au nom des siens. Elle demeure loyale à cette terre, à cette culture et à ce peuple en lute pour son indépendance. Bien qu’elle refuse l’annexion de la Crimée, elle juge qu’il faut s’entendre avec les Russes: « Il y a peu de chance pour que nous changions de voisin ».
Lorsqu’on quitte Anna Canter, viennent à l’esprit ces mots célèbres d’Edmund Burke : « to love our country, our country should be lovely ». Le vrai patriotisme est d’aimer son pays, non parce qu’il est le sien, mais parce que c’est une noble cause.
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