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Le village est de retour

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Publié le

12 novembre 2018

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Après Rodez et Herblay, les cinq mille agriculteurs aveyronnais réunis au sein de la coopérative UNICOR ont ouvert leur troisième magasin à Saint-Gratien dans la région parisienne. Modèle exemplaire d’une agriculture vertueuse, l’enseigne « Les Halles de l’Aveyron » est une expérience de communalisme. Une organisation en circuit court, coopérative et collective pour la défense du bien commun.

 

A 7 heures du matin, c’est déjà l’heure de la tétée des veaux. Rendez-vous à la ferme de la Goudalie, à vingt kilomètres au nord de Rodez, chez l’éleveur Nicolas Mouysset. Ce fermier aux deux cent trente bovins pousse ses veaux dans l’enclos, tandis que les vaches aux prés sont ramenées par les chiens. « Mes veaux sont élevés suivant des méthodes traditionnelles. À partir de quatre mois, outre le lait maternel, je les nourris de fourrage et de fibres ». C’est cette alimentation qui donne à la chair une coloration rosée, particularité qui distingue le veau aveyronnais du veau à chaire blanche que l’on trouve habituellement dans les grandes surfaces.

 

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Un veau industriel anémié qui est nourri exclusivement au lait. à Nicolas Mouysset, comme quatre cents autres producteurs de la coopérative UNICOR, fournit les établissements « les Halles de l’Aveyron » et se rend régulièrement dans la région parisienne pour y faire des animations en magasin. « Rencontrer nos consommateurs donne du sens à notre travail. Cela crée du lien entre les campagnes et les villes, car le décalage entre les citadins et les agriculteurs ne cesse de grandir. On nous demande même parfois si nos bêtes sont abattues avant d’être valorisées en viande ». Ce circuit court s’adresse directement aux consommateurs et possède de nombreuses vertus, comme la garantie d’un revenu décent aux agriculteurs.

 

©Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Pour un bœuf adulte de six cents kilos par exemple, la plus-value par rapport à un circuit classique est de la hauteur de quatre cents euros. Cette somme est ensuite partagée entre l’éleveur et une caisse collective, de l’ordre de deux cents euros chacun. À la fin de la tétée, les vaches limousines repartent aux prés. Arrive ensuite Jean-Claude Virenque, président d’UNICOR et producteur de lait pour roquefort avec sa poignée de main virile et son accent rugueux du pays.

 

12 millions d’euros de chiffre d’affaires

« Nous avons créé les Halles de l’Aveyron en 2008 pour sortir des griffes de la grande distribution. Nous voulions reprendre en main le circuit de distribution et valoriser notre production. Nous avions compris qu’il ne servait à rien de se battre contre les productions standard en provenance de Bretagne ou du Chili. Nous visions un marché haut de gamme, accessible aux classes moyennes ». Comptant 280 000 habitants, l’Aveyron est le département en densité le moins peuplé de France.

 

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Il n’y a donc pas de marché régional. Les Aveyronnais ont alors décidé de transporter leur enseigne vers un bassin de 18 millions de consommateurs: l’Île-de-France. Deux magasins de 1 000 m2 sont créés dans le Val d’Oise, l’un à Herblay, l’autre à Saint-Gratien. Les allées sont larges et le design est soigné. De larges photographies décorent les magasins et illustrent l’identité forte de la région. Contrefort du Massif Central, l’Aveyron est une vieille terre de France. Traversée par les chemins menant à Saint-Jacques de Compostelle, ses frontières sont restées intactes depuis le Moyen-Âge. « Si nous nous étions appelés les Halles de Picardie » poursuit Jean-Claude Virenque « nous aurions fait moins rêver ». Aujourd’hui, les deux magasins réalisent un chiffre d’affaires de 12 millions d’euros. Avec ses cinquante salariés, les Halles de l’Aveyron sont un tremplin pour de nombreuses PME aveyronnaises.

 

©Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Enseigne militante, « Les Halles » distribuent le chocolat des sœurs de l’abbaye de Bonneval ainsi que de nombreuses spécialités régionales: tripoux, brioches et limonades. « Nous sommes le nouveau vin de l’ancien monde » affirme le viticulteur Jean-Marc Gombert, que nous rencontrons à Valady, dans l’ouest du département. « Pour contrer l’invasion des vins du nouveau monde, chiliens, australiens, américains, nous proposons notre vin de Marcillac, fuit d’une longue tradition ». Le président des vignerons de la coopérative UNICOR, Jean-Marc Gombert, est un ancien officier de la Marine nationale. « Depuis cinquante ans, le vin de Marcillac connaît une montée en gamme. Avant les années soixante, c’était un vin de soif destiné aux mineurs du bassin houiller de Decazeville. Un travailleur de force buvait par jour, quatre à cinq litres de vin à six degrés. Chaque vigneron avait son bistrot ».

 

Le retour du localisme

La disparition des mines impose un constat brutal: il faut un vin de meilleure qualité. Regroupés au sein d’UNICOR, les vignerons s’implantent sur les coteaux de la vallée, en construisant des terrasses dans la pente. Les parcelles quittent le bas de vallée pour des sols caillouteux et ensoleillés. La vigne se met à produire moins de raisin mais de meilleure qualité. En 1990, le vin de Marcillac accède à l’appellation AOC. Un cahier des charges qui stimule les ventes. Aujourd’hui la coopérative UNICOR produit 550 000 bouteilles. « Chaque ouverture de magasins « les Halles de l’Aveyron », nous permet d’écouler des milliers de bouteilles. Nous sommes libres de présenter l’ensemble de nos vins et d’échapper ainsi au diktat de la grande distribution ». La réussite des Aveyronnais révèle l’émergence d’une nouvelle utopie : le localisme. Celui-ci répond à la mondialisation qui inquiète les populations urbaines en quête de sens

 

Face à l’effondrement des repères, une réaction de bon sens s’impose : le retour du village. Le retour aux choses authentiques que l’on peut sentir et toucher.

 

L’angoisse suscitée par les scandales alimentaires (lasagnes à la viande de cheval, lait aux salmonelles, graines germées tueuses) provoque dans l’opinion le rejet de l’agrobusiness industriel. Face à l’effondrement des repères, une réaction de bon sens s’impose : le retour du village. Le retour aux choses authentiques que l’on peut sentir et toucher. Le retour des savoir-faire d’autrefois et des valeurs humanistes de proximité et convivialité. « Nous voulons être le supermarché anti-malbouffe » s’amuse Florence Fortes, bergère à Compeyre, dans le sud du département. Éleveuse d’agneaux AOC, elle possède un troupeau de sept cents ovins dont cent quarante brebis sont destinées à être valorisées en viande, le reste étant des brebis laitières.

 

©Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Face au massif des grandes Causses, brebis et agneaux sont élevés suivant des méthodes strictes. Les animaux pâturent dans les prés, 60% de l’alimentation complémentaire est produite sur l’exploitation et, bien évidemment, le recours aux OGM est interdit. Si les soins vétérinaires sont prodigués aux animaux malades, les traitements préventifs par antibiotiques sont écartés. Les agneaux demeurent à la ferme entre soixante et cent-vingt jours, et tètent leurs mères jusqu’à leur départ. « Nous vivons auprès de nos animaux. Nous sommes très soucieux de leur bien-être ». Un respect qui est garanti jusqu’à la mise à mort, UNICOR possédant son propre outil d’abattage.

 

Un espace de solidarité où s’exprime la démocratie locale

À l’automne, quand le travail est moindre, Florence Fortes monte à Paris. « Nous recevons un accueil formidable dans les magasins. Nous échangeons des recettes. La dernière en date: le gigot d’agneau au miel et aux épices ». Des déplacements qui sont financés par UNICOR. La coopérative par laquelle les producteurs acquièrent leurs tracteurs est le lieu de tous les débats sur les projets futurs; un espace de solidarité où s’exprime la démocratie participative. Cette expérience communaliste peut inciter les citoyens isolés des mégalopoles à prendre leurs destins en main. Le communalisme est le sujet de Nul homme est une île, le nouveau documentaire de Dominique Marchais. Le réalisateur filme en Europe des expériences rurales privilégiant le bien commun.

 

 

En Sicile, des producteurs réunis dans la coopérative « Les Poules Heureuses » débattent de la sauvegarde de leur territoire. En Autriche, un groupe d’architectes et de charpentiers conçoit un urbanisme respectueux de l’environnement par un retour à l’utilisation du bois. L’idéal de vie n’est plus dans la profusion des biens, mais bien dans la démocratie participative et la conservation de la beauté du monde. Cet esprit communaliste anime les agriculteurs de l’Aveyron. Il y a dans leur démarche une défense de l’intérêt général. Les paysages sont préservés par une agriculture vertueuse et les citadins sont nourris avec des produits sains, à des prix raisonnables. La révolution ne se fait plus dans la rue mais dans l’assiette. Décidément, le village est de retour.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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