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Matthieu Falcone : « L’IDÉOLOGIE EST PARTOUT ET LA PRESSION SOCIALE EST SON ARME »

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21 novembre 2018

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ITW MF

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Avec Un Bon Samaritain (Gallimard), notre collaborateur Mathieu Falcone entre en littérature par une fable subtile et corrosive. Pierre Saintonge, un universitaire bon-vivant, gouailleur et passablement réac, bien qu’il moque la compassion facile pour les migrants, propose à trois d’entre eux de les héberger, un soir que, trop ivre, il trébuche sur leurs corps étendus, prenant sa femme et ses amis de gauche au dépourvu. Au fil de la cohabitation, les trois Africains vont devenir des révélateurs de toutes les contradictions et absurdités françaises. Détonnant.

 

Ton livre s’ouvre sur un vernissage d’art contemporain. Ce domaine n’est-il pas, finalement, une sorte de précipité des aberrations et paradoxes actuels ?

Si le principe de l’art est de donner à voir par le langage de son époque, l’Art Contemporain officiel reflète précisément le nihilisme de notre société. Il y a, aujourd’hui comme à toutes les époques, des artistes de grand talent, mais l’art officiel jouit à la fois de moyens inégalés au cours de l’histoire et d’une vacuité inégalable. Il faut prendre le temps d’aller à la rencontre des artistes qui squattent les résidences d’artistes et les grandes institutions et de les écouter, car c’est souvent à hurler de rire – à leur corps défendant.

 

Le narrateur du roman, sans véritablement agir, entretient des liens étroits avec les protagonistes et reconstitue ainsi l’histoire pour le lecteur. Pourquoi avoir choisi une modalité narrative aussi singulière ?

Au départ, j’avais écrit le roman à la première personne, c’était Saintonge – le bon Samaritain – qui racontait, mais cela ne fonctionnait pas. Introduire un narrateur qui soit le témoin et le rapporteur des faits m’a permis de prendre de la distance par rapport au personnage principal, à ce qu’il professe, à ce qu’il fait. La narration à la première personne du singulier est difficile, autant pour l’auteur que pour le lecteur qui a toujours tendance à associer le narrateur à l’auteur.

 

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On trouve dans ton livre un bel éloge de la beauté des femmes, des plaisirs de la table et du vin, comme si un certain épicurisme français rayonnait toujours, quoique menacé de toutes parts par les nouveaux puritains…

Rayonne-t-il encore ou est-ce là un fantasme que je partage, peut-être, avec d’autres? L’épicurisme, qui est une douceur de vivre et qui a fait notre renommée autant que nos arts et notre puissance guerrière, j’aimerais croire qu’il demeure vivant en France, mais comme tout ce qui nous relie à la culture classique, je crains qu’il ne soit en train de disparaître. J’ai la nostalgie des banquets gionesques, d’une simplicité dans l’amour, le boire et le manger – simplicité qui ne va pas sans grandeur. Aujourd’hui, nous sommes bombardés d’émissions gastronomiques et chaque jour nous mangeons notre merde quotidienne. Dans le même temps, on veut nous interdire de manger de la viande, de boire jusqu’à l’ivresse, de regarder les filles. Nous sommes pris entre le marteau islamiste et l’enclume hygiéniste.

 

« De même que la victime offerte en sacrifice par les religions païennes était systématiquement considérée comme coupable, toute victime est aujourd’hui tenue pour innocente (…) », affirme Saintonge. Y a-til une sacralisation du statut de victime qui fait échapper celui-ci à toute réflexion ?

Notre époque a sérieusement brouillé les pistes. D’une part, il y aurait les victimes du système (ordre impersonnel, coupable de tout, donc de rien). D’autre part, sous la pression d’une certaine « culture des banlieues », être victime est devenu une honte, une infamie, une insulte. L’innocence – la vraie ! – est honnie, et ceux qui jouent les victimes dans l’espace médiatique en sont généralement très loin.

 

La figure du migrant n’est-elle pas devenue un poncif aussi tragique que grotesque ?

Exactement. C’est tragique et c’est grotesque. Et c’est un poncif si puissant que l’on ne peut plus rien dire sans crisper ; que l’on ne peut simplement plus parler de ces hommes qui nous arrivent d’Afrique et d’ailleurs. On a créé une catégorie qui englobe à peu près tout le monde et n’importe qui, puis les médias lui ont forgé un cadre et plus personne ne peut y toucher. Le tragique est autant dans l’impossibilité d’appréhender le « migrant » hors de toute morale que dans ce qui lui arrive.

 

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Face à un problème qui engendre des postures idéologiques très tranchées, ton roman montre comment il met en lumière des contradictions dans tous les camps. N’est-ce pas la supériorité de la littérature que de pouvoir poser les choses de cette manière ?

Je pense que la littérature a ce pouvoir d’aller dans les recoins obscurs des êtres et de mettre à nu leurs raisons profondes. L’un peut écrire un pamphlet anti-immigration, l’autre un opuscule pour expliquer combien il faut aimer les migrants, cela ne nous dit rien des motivations réelles et, parfois même à soi, inavouées de ce qui pousse chacun dans un camp ou dans l’autre. À considérer qu’il y ait un camp à choisir. Il me semble que la littérature peut mettre en lumière ce fait que l’être humain est tout à la fois bon et cynique, charitable et égoïste, et que les actes en disent plus long que les paroles.

 

Ton roman s’achève dans une espèce de crescendo kafaïen. L’oppression totalitaire, la folie idéologique se sont-elles aujourd’hui disséminées à travers tout le corps social ?

L’idéologie est partout et la pression sociale est son arme. La télévision étant en chaque maison, les spectres télévisuels répandent avec la plus grande facilité leur évangile libéral bien-pensant. Au fin fond de la campagne, on en arrive à parler « comme il faut ». En public, en tout cas.

 

 

 

 

 

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