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Signant Malaparte et espérant, au contraire de Bonaparte, finir bien, l’écrivain « architalien » quoique né à demi-allemand, ne se trouve pourtant pas au firmament des lettres européennes, où son génie aurait dû le propulser. L’auteur de Kaput et La Peau reste une figure controversée, souvent pour des raisons paralittéraires, et l’excellent Cahier de l’Herne qui lui est consacré offre quelques éclaircissements au sujet de ce scandale.
IL EST ITALIEN
Or, si on fait entrer beaucoup de femmes, depuis quelque temps, au temple des Grands Hommes, la République est encore trop étroitement franco-centrée pour y faire entrer des Italiens. Mais enfin, au rythme où vont les choses, cette objection ne devrait pas faire long feu.
IL N’ÉTAIT GUÈRE AVENANT
« Triste et sévère », c’est ainsi qu’il se décrit, quoique ceux qui l’ont fréquenté ont pu le dépeindre au contraire séducteur et flamboyant, et c’est ainsi, « triste et sévère » qu’il désigne également la célèbre Casa Malaparte, une « maison comme lui », que Godard a immortalisée dans Le Mépris: petite forteresse futuriste à flanc de falaise, isolée, abrupte, insolite. Le Mépris est d’ailleurs tiré d’un roman de Moravia, qui fut un ami de Malaparte et qui dira de lui: « Un beau parleur, comme Bernard-Henri Lévy. Ce n’était pas un écrivain, pas plus que Sollers, qui n’a rien d’un écrivain. Tout au plus un homme de lettres. » Avec des amis pareils, on comprend le goût que Malaparte a toujours cultivé pour l’espèce canine. Au point d’ailleurs, d’en être inquiété par les autorités. « J’ai été arrêté trois fois en Italie, écrit-il dans un autoportrait, parce que surpris la nuit à aboyer avec les chiens, qui de loin me répondent. Mussolini n’aimait pas que l’on aboie avec les chiens. Il préférait que l’on se taise avec les hommes. »
IL FUT D’AILLEURS DÉTESTÉ
« Avec Malaparte, c’est bien simple : il a été détesté équitablement par tout le monde. Par les fascistes, les antifascistes, les communistes, les nazis, les socialistes. Par ses confères souvent plus « compromis » que lui », explique l’académicien Frédéric Vitoux. Il faut dire qu’il revêtit à peu près tous les uniformes tour à tour. D’abord fasciste, et d’un fascisme « intégral », qui va jusqu’à reprocher à Mussolini de s’être embourgeoisé après la prise de pouvoir, Malaparte est envoyé en exil aux îles Lipari à la suite de la publication de La Technique du coup d’État en 1931, où il brocarde Hitler et ironise sur le Duce. Après la Seconde Guerre mondiale, où son métier de reporter de guerre lui donnera le matériau nécessaire à l’élaboration de ses plus grands chefs-d’œuvre, il prétendra avoir finalement toujours été communiste, passera du protestantisme au catholicisme et voudra, avant de mourir, léguer la Casa Malaparte à la Chine maoïste.
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SA LITTÉRATURE EST BAROQUE ET FATIGANTE
« Après 1945, années où la reconstruction nécessitait, dans toute l’Europe, un engagement, des « certitudes » et des « valeurs », l’opposition massive à l’œuvre de Malaparte (…) ne tenait pas tant à l’indignation suscitée par ses fréquentations fascistes qu’à la stupeur que provoquait son obstination à évoquer sans cesse un « immense naufrage » », note Andrea Orsucci. Quel naufrage ? Celui de l’Europe, à laquelle il offrit une forme de mausolée littéraire sublime avec Kaput et La Peau, baroque, cruel, flamboyant, gorgé d’images à la Goya ou à la Bosch, reprenant la grande tradition oratoire des D’Annunzio et Marineti, ironique et déployant pourtant une espèce de pitié supérieure, sensible et métaphysique, qu’il hérita sans doute de ses maîtres français : Bossuet, Pascal, Chateaubriand. À l’ère de l’influence américaine sur le roman européen, du style économe et efficace, ses grandes orgues apocalyptiques finirent par effrayer les contemporains, qui les taxèrent de « sensationnalistes ». Certes, mais elles résonnent bien mieux jusqu’à nous.
TROP OPPORTUNISTE POUR ARRIVER
Tout le paradoxe de Malaparte gît dans ce qu’on lui a le plus reproché : sa mégalomanie opportuniste. Pourtant, force est de constater qu’il fut peu payé de cet opportunisme. Exilé par Mussolini, suspecté après la chute du dictateur, dénigré par ses contemporains, relégué, mésestimé, on connaît des arrivistes plus efficaces (feu Jean d’O, par exemple) ! C’est que l’homme est aussi paradoxal que son œuvre le suggère : il y a une forme d’honnêteté dans un opportunisme aussi visible qui se risque sans cesse plutôt que de rogner les angles et ne vise finalement qu’à mettre en scène l’écrivain au sein de l’Histoire, un écrivain qui demeure d’une intransigeance absolue sur la question de son art. Il tente d’ailleurs de corriger désespérément l’image, trop froide, qu’il a donnée de lui dans ses livres, en expliquant que l’effet littéraire voulu lui commandait de présenter les choses comme il l’a fait. Et si, finalement, Malaparte n’avait pas surtout été scrupuleusement fidèle à l’essentiel : son génie littéraire ?
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