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[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row][vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1546038262925{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]Comme chaque mois, le professeur Frédéric Rouvillois publie pour L’Incorrect son petit traité de la vie élégante.
Confortablement assis dans son fauteuil, E. s’endormit, puis se réveilla en sursaut. Dehors, les événements se poursuivaient. Il entendait des explosions sporadiques, peut-être des tirs, comme à chaque nouvelle manifestation des Gilets jaunes. La télévision était allumée et passait en direct une émission étonnante, un genre de télé-réalité filmé à l’Élysée où le couple présidentiel recevait l’ancien président Hollande et sa nouvelle compagne.
Il fut d’abord frappé par la voix altière du président Macron. On affirmait qu’il avait pris des cours de diction pour éviter que sa voix ne déraille, comme lors des meetings de la campagne présidentielle. Brigitte avait insisté : avec tous ces malotrus qui demandaient sa démission, il ne pouvait plus se le permettre. Son ex-mentor François Hollande abondait en ce sens : avec les « sans-dents » – « c’est l’ancien nom des Gilets jaunes ! », lui avait-il confié en pouffant – on devait s’attendre au pire si l’on montrait la moindre faiblesse. Brigitte rappela que Bonaparte avait dû sa fortune politique à sa capacité à faire tirer sur la foule en Fructidor au nom de la République en danger. Julie, mollement affalée sur une méridienne qui lui donnait l’air de Madame Récamier, précisa avec un rire de tête qu’il la devait aussi au fait d’avoir fusillé le duc d’Enghien dans les fossés de Vincennes, et qu’il y avait là peut-être une idée à reprendre…
« En tout cas, Emmanuel, n’hésite pas à utiliser toutes les armes à ta disposition ! Et d’abord, les armes constitutionnelles !
– Tu as raison, j’appelle illico Alexandre pour qu’il me fasse une fiche », opina le président. Brigitte lui lança un regard courroucé :
– Tu trouves pas qu’il nous a causé assez de problèmes, celui-là ? Tu crois que c’est malin de le ressortir en pleine crise, ton nervi ?
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– Brigitte a raison. Laisse-le tomber une fois pour toutes. Du reste, ce n’est pas difficile, il suffit de reprendre la constitution article par article. Alors… Dans l’ordre, on peut commencer par l’article 5 : « Le président assure le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État ». C’est bien, ça, mais il n’y a pas grand-chose à en tirer. Poursuivons : article 8, le président nomme le Premier ministre et les ministres. On a toujours considéré qu’il peut aussi les démettre. Ce serait peut-être une solution, ça. Tu vires Philippe, et tout le monde est content…
– Et je mets qui a la place ? Rugy, pour donner des ailes aux Gilets jaunes, façon révolution d’octobre ? Blanquer, pour que les universités se rallient au mouvement ? Benoît Hamon ? Ou Marlène ?
Brigitte lui lança un nouveau regard furieux.
Balzac disait que le jaune est le fard des brunes, fit observer Brigitte. Doit-on en déduire que le gilet jaune sera le phare des chemises brunes ?
– Quand j’y pense, reprit le président, c’est vrai que la Schiappa ferait une princesse de Lamballe tout à fait présentable, avec sa jolie petite tête au bout d’une pique !
– On continue. Ah ! Là, c’est mieux : l’article 11, le référendum ! Ce coup-ci, c’est Wauquiez qui va être content ! Tu vas faire aux Français le coup du référendum ! On leur pose une question, ils sont contents parce qu’ils ont l’impression qu’on s’intéresse à eux. Et comme ils sont contents, ils répondent comme on souhaitait qu’ils le fassent. Souviens-toi de Chirac en 2000 avec le quinquennat, et cette énorme majorité qui répond oui à une réforme dont elle ne comprend ni les tenants, ni les aboutissants ! La classe !
–Je te rappelle qu’en 2000, 70 % des inscrits s’étaient abstenus. Et puis, quelle question veux-tu donc que je leur pose, aux Français, pour calmer leur colère ? Tu veux que je leur demande s’ils approuvent les modalités de la transition écologique ? Ou la révision de la charte de l’environnement de 2004 ? L’effet risque d’être peu concluant, puisque tu sais bien que les électeurs votent moins pour la question posée, qu’en fonction de celui qui la pose ! Au fond, on ne serait sûr d’une réponse favorable que si on leur demandait s’ils veulent supprimer les impôts, remonter les salaires de 20 %, accroître les minima sociaux et rétablir l’ISF. Là, effectivement, on aurait une grosse majorité. Mais il faudrait dès le lendemain matin mettre la clé sous la porte. Sans compter que je ne serai pas président éternellement ; je dois penser à l’avenir, et je sais que les milieux financiers ne me le pardonneraient pas…
– Bon. Article 12 ?
– La dissolution de l’Assemblée nationale ? C’est ce que souhaitent Marine et Mélenchon, en se disant qu’ils pourraient enfin tirer les marrons du feu. Ils se voient déjà partager l’hémicycle tandis que le groupe LRM aurait fondu comme neige au soleil.
– Balzac disait que le jaune est le fard des brunes, fit observer Brigitte. Doit-on en déduire que le gilet jaune sera le phare des chemises brunes ?
– Ohlala ! Celle-là, t’aurais aimé la faire, hein, mon gros poussin ! susurra Julie en tortillant de ses jolis doigts une mèche de cheveux de son compagnon.
– Hihihi! concéda en gloussant l’ancien président de la République, qui adorait ces petites agaceries.
– Exit l’article 12. Ce n’est pas en dissolvant ma propre majorité que je trouverai une issue satisfaisante. C’est la politique de gribouille, qui se jette dans le ruisseau pour ne pas se faire mouiller par l’averse.
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– Sauf qu’il ne s’agit plus d’une simple averse, Emmanuel. On parle d’une révolution…
– Mais je les écrase, moi, les révolutions ! Jupiter dispose de la foudre ! Alors, qu’est-ce qui reste dans la musette constitutionnelle ?
– Voyons… on a l’article 36, l’état de siège. C’est un peu mieux que l’état d’urgence que j’avais activé en 2015 et que tu as trouvé malin d’interrompre en novembre 2017. Plus efficace : ce sont les militaires qui exercent les compétences civiles pour rétablir l’ordre républi…
– Je t’arrête aussitôt. Tu vois le général de Villiers prendre le pouvoir ?
– Dans ce cas, j’ai beau gratter, il ne nous reste plus que l’article 16 : « lorsque les institutions de la République sont menacées d’une manière grave et immédiate… »
– Oui !!
– … et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics est interrompu…
– Ahhh ! Oui ! Oui ! Encore !
…le président de la République prend les mesures exigées par les circonstances !
– AAAHHH ! Ouiii ! Ouuuiiii ! C’est ça, c’est ça ! Je vais les mater !
Et le président se leva, majestueux, tout-puissant, surhumain, tout à coup nimbé d’une lumière surnaturelle et arborant un sourire énigmatique qui, à lui seul, démontrait que… C’est à ce moment précis que E. se réveilla en sursaut, assis dans son fauteuil devant son téléviseur éteint. Dehors, les explosions continuaient, accompagnant la mélodie plus aiguë des sirènes de police.
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