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« Dans l’islam, la raison humaine est incapable de saisir le bien » Rémi Brague Partie II

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Publié le

9 janvier 2019

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On ne peut appliquer à l’islam le concept de religion tel qu’il a été forgé en Occident. Parce que c’est un système d’une tout autre nature. Rémi Brague répond à L’Incorrect. Partie 2.

 

Lire la première partie

 

Comment sont traitées les minorités non musulmanes en terre d’islam ? Quel est leur statut et dans quelle mesure sont-elles tolérées ?

 

Il faut regarder la situation avec les yeux d’un historien. Avant d’être des minorités religieuses, les populations juives, chrétiennes, ou tout simplement non musulmanes constituaient l’immense majorité des gens qui peuplaient les terres conquises par l’islam. C’est progressivement, sous l’effet de la conquête militaire et du régime juridique de la dhimmitude, que les rapports démographiques se sont inversés. Il ne faut pas oublier que les cavaliers d’Allah étaient, dans la plupart des pays conquis, une toute petite minorité de la population.

 

Il était essentiel que les conquérants conservassent leur identité, si bien qu’ils ont édicté des lois pour empêcher tout retour en arrière. La conquête islamique a fonctionné comme un système à cliquet qui permettait à certains de se convertir, pour intégrer l’élite dirigeante et échapper à l’impôt des dhimmis, mais sans espoir de revenir un jour à leurs croyances initiales.

 

Lire aussi : L’islam à l’épreuve de la critique historique

 

D’autre part, il y avait des mesures qui avaient spécifiquement pour but d’humilier les peuples soumis. Le Coran (sourate 17, verset 29) explique par exemple que « les gens du Livre qui ne connaissent pas la vraie religion devront payer l’impôt de la main à la main en se faisant tout petits ». Cette humiliation peut concerner tous les détails de la vie quotidienne, comme l’interdiction de monter à cheval, l’obligation de céder le pas à un musulman sur le trottoir, de saluer le premier un musulman quand on le croise, etc.

 

Ces règles ont pour objectif de faire comprendre aux non musulmans qu’il est de leur intérêt bien compris d’épouser la vraie religion, c’est-à-dire l’islam. C’est un moyen de pression assez classique. Dans quelle mesure ces dispositions ont-elles été appliquées selon les régions et les époques ? Est-ce que les chrétiens ont dû porter un vêtement bleu et les juifs un vêtement jaune ? Il y a là une grande variété de cas, qui vont de la coexistence pacifique aux pogroms.

« Dans la dhimitude, le contrat ne lie qu’une seule des deux parties contractantes, si bien que le dominant n’est pas du tout obligé de se conformer aux règles qui valent pour le dominé. »

Sur le plan juridique, il est fondamental de comprendre que dans la dhimmitude, le contrat qui lie le dominant musulman et le dominé juif ou chrétien n’est pas un contrat négocié mais octroyé. Il ne lie qu’une seule des deux parties contractantes, si bien que le dominant n’est pas du tout obligé de se conformer aux règles qui valent pour le dominé. Ce contrat est révocable et ne dure qu’aussi longtemps qu’il sert les intérêts de la religion dominante.

 

On entend souvent dire que les musulmans seraient comme nous au Moyen-Âge et qu’ils parviendront un jour à être aussi évolués que nous, quand ils auront connu les Lumières et la sécularisation. Que vous inspire ce propos de comptoir ?

 

Cette comparaison m’inspire le plus grand dégoût et révèle une grande ignorance historique. Elle revient à supposer que l’histoire serait linéaire et qu’il y aurait des étapes que l’on devrait absolument franchir pour atteindre le stade supérieur de la civilisation, ce qui est un non-sens pour qui connaît le caractère imprévisible de l’histoire.

 

 

De plus, jamais les cultures chrétiennes et musulmanes n’ont été si différentes qu’au Moyen-Âge. Cette comparaison est très euro-centrique : on mesure l’islam à l’aune de phénomènes qui n’ont de sens que dans l’histoire européenne. Car la notion de Moyen-Âge n’a guère de sens dans la civilisation islamique.

 

Durant cette période, l’islam a connu sa période de floraison : il bénéficiait du monopole des routes commerciales qui reliaient l’Extrême-Orient à l’Occident, il s’est gonflé de toutes les richesses qu’il avait bloquées. Au même moment, l’Occident vivait une histoire totalement différente. De plus, jamais l’Occident médiéval n’a connu quelque chose qui pourrait ressembler à une « charia chrétienne ». Les relations entre les deux mondes ont d’ailleurs été souvent conflictuelles.

« Pour Rousseau, l’islam, en ne distinguant pas le temporel du spirituel ne tiraille pas la conscience des citoyens et les rive à leur unique objectif, la charia. »

C’est à l’époque moderne que l’on s’est mis à voir l’islam avec un préjugé plus favorable. Rousseau dans Le Contrat social explique que Mahomet avait des idées très saines, car il n’a pas déchiré la conscience humaine, comme le fait le christianisme en expliquant que le chrétien est citoyen de deux cités – la cité terrestre et la cité céleste – et qu’il ne peut se consacrer entièrement à la cité terrestre. Pour Rousseau, l’islam, en ne distinguant pas le temporel du spirituel ne tiraille pas la conscience des citoyens et les rive à leur unique objectif, la charia.

 

Dans le christianisme, la foi est greffée sur l’intelligence humaine et le monde créé est directement accessible par la raison, la loi divine laissant fonctionner le monde, de manière autonome, selon sa causalité propre. Qu’en est-il de la place de la raison en islam ?

 

C’est paradoxal. L’apologétique islamique accuse souvent le christianisme d’être totalement irrationnel alors que l’islam serait, au contraire, une religion rationnelle. En effet, il est rationnel de croire qu’il n’y a qu’un seul Dieu qui récompense les bons et punit les méchants. Alors que le christianisme enseignerait, selon l’islam, qu’il y a trois dieux, que ce Dieu aurait un fils et que l’on pourrait transformer du pain en viande.

 

Il y a, en vérité, une sorte de chiasme de la rationalité. Le christianisme considère que Dieu est mystérieux, encore plus personnel que les personnes que nous côtoyons. Son existence ne va pas de soi, mais il noue une alliance avec les hommes, il s’engage dans une aventure par laquelle il se révèle petit à petit aux hommes dans l’épaisseur de l’histoire humaine qui culmine avec l’Incarnation. À l’inverse, pour l’islam, l’existence de Dieu est évidente car elle est donnée dans le Coran. Dieu est rationnel, il ne s’engage pas dans une aventure mais dicte simplement une loi que l’on doit suivre.

 

Lire aussi : Quitter l’islam

 

En revanche, lorsqu’il s’agit de trouver des normes de l’action humaine, le christianisme est rationnel alors que l’islam ne l’est plus. Dans l’islam, la raison humaine est incapable de saisir ce qui est bon et plaît à Dieu. Tout doit donc être révélé, si bien que l’islam dicte des commandements qui concernent tous les détails de la vie quotidienne.

 

À l’inverse, dans le christianisme, il n’y a pas de morale spécifiquement chrétienne ; il y a juste une prise au sérieux de la morale naturelle qui en élargit le champ d’application mais sans ajouter de commandements nouveaux. Le rapport à la raison est donc complexe : quand il s’agit de connaître Dieu, l’islam est rationnel alors que le christianisme est supra-rationnel, faisant appel à une Révélation qui dépasse l’intelligence humaine. Mais dans l’ordre de la conduite humaine, l’islam se fonde sur une révélation, là où le christianisme repose uniquement sur la morale naturelle.

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin, Odon Lafontaine et Rémi Lélian[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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