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« L’islam embrasse tous les domaines de la vie quotidienne » Rémi Brague Partie I

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Publié le

9 janvier 2019

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On ne peut appliquer à l’islam le concept de religion tel qu’il a été forgé en Occident. Parce que c’est un système d’une tout autre nature. Rémi Brague répond à L’Incorrect. Partie 1.

 

L’islam est-il une religion au sens où on l’entend traditionnellement en Occident ? Sinon, comment le qualifier ?

 

C’est une drôle de question. Pour la plupart des gens, il est évident que l’islam est une religion. Mais à y regarder de plus près, il faut s’apercevoir que l’on peut mettre derrière ce mot des notions extrêmement variées. Pour nous autres chrétiens ou hommes de culture chrétienne, ce que nous appelons une religion, c’est avant tout un credo, c’est-à-dire un ensemble de dogmes et un culte rendu à la divinité. Ce sera éventuellement la prière ainsi que des moments d’ascèse (jeûne, privation de sommeil ou pèlerinage).

 

L’ennui, c’est qu’appliquer ce schéma à l’islam est difficile. On y trouve certes des pratiques de culte (Ramadan, pèlerinage à la Mecque, etc.). On y trouve également la prière, qui est beaucoup plus ritualisée que dans le christianisme. Mais ce qui est central, c’est l’idée selon laquelle toutes les dimensions de la vie humaine doivent être réglées par des commandements divins. Cela commence par la simple confession de foi – ne reconnaître qu’un seul Dieu et se tenir à l’écart de tout ce qui pourrait prétendre au rang divin et qui n’est pas Dieu – et cela va jusqu’aux dimensions les plus banales de la vie quotidienne (se laisser pousser la barbe mais se tailler la moustache, par exemple).

« Lorsque l’État ou un responsable politique affirme accepter l’islam en tant que culte, mais le refuser en tant que culture visant à imposer la charia, le musulman peut difficilement faire la différence car pour lui, toutes les règles sont d’origine divine. »

Tous ces détails de la vie humaine sont réglés par la loi musulmane. C’est quelque chose que nous avons beaucoup de mal à comprendre dans la culture chrétienne. Nous n’avons que dix commandements – ce qui est déjà beaucoup moins que les 613 commandements du judaïsme orthodoxe. De plus, non seulement ces commandements sont peu nombreux mais leur contenu est aussi extrêmement banal, se référant à des principes de la morale humaine accessibles à tous, au point qu’on peut légitimement se demander si l’on avait vraiment besoin d’une Révélation pour nous les donner. Il est intéressant d’ailleurs de voir que Thomas d’Aquin explique que le Décalogue n’est qu’un aide-mémoire, une manière de rappeler aux hommes des pratiques dont la légitimité devrait être tenue pour évidente.

 

La difficulté avec l’islam, c’est que nous faisons entrer dans un cadre chrétien ou du moins d’origine chrétienne, des phénomènes qui, pour nous, ne relèvent pas de la religion, mais de la culture. C’est le cas, par exemple, du voile : pour une musulmane pieuse, se voiler, c’est obéir à un commandement divin donné à deux reprises dans le Coran tandis que pour nous, il s’agira d’une tradition culturelle. C’est cette difficulté de penser communément le fait religieux qui est à la racine de nombreux problèmes. Lorsque l’État ou un responsable politique affirme accepter l’islam en tant que culte, mais le refuser en tant que culture visant à imposer la charia, le musulman peut difficilement faire la différence car pour lui, toutes les règles sont d’origine divine. Il sera donc tenté de refuser ce marché de dupes.

 

Lire aussi : « Le dialogue s’est mué en soutien de la progression de l’islam en France »

 

Dans nos catégories occidentales, la charia ne nous fait-elle pas penser à un Code civil ? Dans ce cas, ne sortirait-on pas du domaine de la religion pour entrer dans celui du droit civil, ce qui serait peut-être la racine du problème ?

 

Il ne faut surtout pas présenter la charia comme le droit canon des musulmans. Car le droit canon est, dans le christianisme, à usage interne et strictement religieux, et régit, par exemple, les conditions d’admission aux sacrements. De ce fait, des pans entiers de la vie humaine restent en dehors du droit canon, dans le christianisme.

« La charia, ou les différentes formes de charia, sont censées répondre à toute question sur la bonne conduite à suivre aussi bien en droit de succession, en droit pénal, qu’en droit civil. »

À l’inverse, la charia, ou les différentes formes de charia, sont censées répondre à toute question sur la bonne conduite à suivre aussi bien en droit de succession, en droit pénal, qu’en droit civil. Je prends cet exemple du droit des successions parce que ce sont les très rares domaines de la législation qui sont traités dans le Coran, qui contient finalement assez peu de règles. C’est pour cela qu’il a fallu recourir aux déclarations et pratiques de Mahomet pour mettre en place un système de règles régissant tous les niveaux de la vie humaine.

 

Lire aussi : L’islam à l’épreuve de la critique historique

 

Le problème, c’est que ces règles peuvent entrer en concurrence – dans le meilleur des cas – ou en conflit – dans le pire des cas – avec les législations des pays où habitent les musulmans et qui ne sont pas régis par la charia. Dans les pays musulmans, on trouve parfois des systèmes législatifs qui prétendent ne pas dépendre de la charia mais en général, on essaie de faire de la charia le principe de la constitution des pays islamiques. Car, pour un musulman, Dieu est le seul législateur absolument légitime et ses commandements doivent dicter toute la conduite humaine.

 

En Occident, nous ne sommes pas habitués à cette situation. D’où des solutions boiteuses, par exemple en Angleterre où par endroits, on laisse prospérer des sortes de tribunaux islamiques qui jugent du droit de la famille. Il y a d’autres systèmes officiels ou officieux, qui ont été adoptés dans d’autres pays et – je le crains – dans le nôtre. C’est donc une situation extrêmement préoccupante.

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin, Odon Lafontaine et Rémi Lélian.

 

Lire la deuxième partie.

 

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