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Entre facilité et exigence, l’air de notre temps a tranché : l’exaltation de la paresse a fait presque oublier le rasoir-sabre. Mais il revient et avec lui un art de vivre, plein de sagesse et de lenteur.
On nous vend maintenant des produits-miracle qui font briller le cuivre ou éliminent les odeurs corporelles à grand renfort de produits chimiques, là où la farine, le vinaigre et le gros sel pour l’un, et la pierre d’alun pour l’autre sont désormais relégués aux tréfonds de l’oubli.
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Les progressistes, ennemis des conservateurs, pensent recréer le neuf en méprisant le vieux; l’on utilise donc un désherbant qui supplante la casserole d’eau bouillante de jadis, l’industrie tente de limiter l’accès aux légumes anciens au profit de produits stériles et, pour gagner du temps, l’homme moderne aura, chaque matin, l’immense privilège d’utiliser un rasoir multi-lames dernier cri (lorsqu’il n’aura pas décidé d’arborer tous les jours une barbe de trois jours), délaissant le rasoir droit de ses aïeux tout en créant une nouvelle dépendance : l’achat de coûteuses lames de rechange.
Il y eut pourtant un sursaut lorsque parut en 2012 l’opus Skyfall au cours duquel l’agent 007 se faisait raser au sabre par Miss Moneypenny : des forums tels que le « Coupe-Chou Club » enregistrèrent alors un record d’adhésions tandis qu’ouvraient, à Paris et en province, des salons de barbiers à foison, ce mode de rasage touchant toutes les couches de la population. La tradition ferait-elle de la résistance ?
Hormis l’éphémère satisfaction d’avoir passé les six à neuf mois d’apprentissage de cet art, la pratique, apparemment anodine, relève d’un nouveau mode de pensée : traiter les choses sans importance avec beaucoup de sérieux, et les choses sérieuses avec le recul de la nonchalance, tout en relativisant les urgences, les précipitations, puis par extension, le mode de vie lui-même : la défiance envers la compétition, la course aux vanités et à l’orgueil.
Le meilleur argument justifiant le retour à cet instrument est avant tout l’écologie, puisque l’on acquiert un rasoir pour une vie, même si les adeptes de la pogonotomie, ou art de se raser, en ont parfois des collections entières; cependant l’argument qui remporte les suffrages est tout simplement: la qualité du rasage.
Curieusement, les aspects philosophique et symbolique de son usage ne sont que rarement évoqués alors que le rasoir droit fait appel à la mémoire archaïque : prolongement de la main, il supplante l’épée que l’on portait au côté, et nécessite, comme en escrime, la même attention: un sabre peut caresser comme il peut mordre ! De plus, cette maîtrise du danger exerce une fascination sur les femmes qui n’aiment rien moins que de passer la main sur une joue pour y déposer leur hommage : c’est, selon elles, l’un des marqueurs d’une virilité assumée et rassurante.
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Par ailleurs, la course à l’efficacité proposant un rasage multi-lames en deux minutes, la pogonotomie projette son utilisateur dans une autre logique démodée : prendre son temps. En effet, un rasage traditionnel consistera, au sortir de la douche, à se savonner le visage puis à y appliquer une serviette chaude ; le savon, dont la mousse se montera au blaireau s’appliquera en longs massages afin d’amollir le poil; enfin, le sabre, qui aura été préalablement passé au cuir une vingtaine de fois, rasera la barbe en deux passes.
Hormis l’éphémère satisfaction d’avoir passé les six à neuf mois d’apprentissage de cet art, la pratique, apparemment anodine, relève d’un nouveau mode de pensée : traiter les choses sans importance avec beaucoup de sérieux, et les choses sérieuses avec le recul de la nonchalance, tout en relativisant les urgences, les précipitations, puis par extension, le mode de vie luimême : la défiance envers la compétition, la course aux vanités et à l’orgueil.

Se raser au sabre, ou retrouver n’importe quelle tradition volontairement oubliée, est une forme de victoire sur nous-mêmes, mais aussi sur le monde orwellien qui se prépare. Si telle pratique retrouvée semble reléguer son utilisateur à la marginalité, pas de vague à l’âme : il n’en est rien, car le modernisme a aussi ses détracteurs qui refusent de se résumer à leur pouvoir d’achat, bannissant l’idée même de mondialisme pour repenser avec sagesse ce que pourrait être le bien commun de demain.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





