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Juan Branco, Insoumis bémol

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Publié le

5 février 2019

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[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1549370019732{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]Rendez-vous était donné au café de Flore, repaire historique de l’intelligentsia parisienne, antre de cette élite mondialisée honnie par ces Gilets jaunes qui défrayent l’actualité depuis novembre. Attablé en terrasse, Juan Branco, est prêt à deviser de son livre contre le système Macron (Crépuscule) et plus généralement de la situation prérévolutionnaire qui embrase la France comme l’ensemble du monde occidental. L’ancien candidat insoumis aux législatives en Seine-Saint-Denis est aujourd’hui lancé contre la macronie triomphante de mai 2017.

 

Vous avez publié sur votre blog un ouvrage intitulé Crépucuscule, relatif au «système» Macron. Pourquoi ce choix en pleine crise des Gilets jaunes ?

 

J’ai commencé cette enquête en septembre en anticipant la nomination de Gabriel Attal au gouvernement, donc avant le déclenchement de la crise des Gilets jaunes. Je voulais tenter de comprendre comment l’ascension d’un individu d’apparence insignifiante, que personne n’avait vu venir, avait été mise en œuvre, et pourquoi elle n’était nulle part décryptée.

 

Il s’agissait d’exposer les mécanismes qui ont présidé à la montée en puissance d’un personnage qui ne s’était jamais fait connaître pour rien de particulièrement notable, et qui pourtant est devenu le plus jeune ministre de la Ve République, pour expliquer plus globalement le fonctionnement du système. Ce que j’ai découvert ne me l’a pas fait regretter. La nature, insaisissable pour quiconque n’appartiendrait pas au système des logiques ascensionnelles en notre République, répond à des logiques de cour et de corruption de la pire espèce.

 

 

J’ai commencé mon enquête lorsque j’ai découvert que Bruno Jeudy avait consacré dans Paris Match pas moins de trois articles successifs à cet inconnu au cœur de l’été. Suffisamment étrange pour que cela attire mon attention. Alors, j’ai tiré les fils et commencé à comprendre, découvrant l’appui que lui avait offert Stéphane Séjourné, conseiller politique d’Emmanuel Macron et partenaire de Gabriel Attal, qui lui avait octroyé une circonscription en or avant de l’imposer à Richard Ferrand afin qu’il lui attribue des responsabilités à l’Assemblée nationale ; puis avait défendu sa candidature en tant que porte-parole de La République en Marche, l’imposant quelques semaines via l’Élysée à la matinale de France Inter face à Léa Salamé, etc.

 

Chemin faisant, en septembre, je rencontre l’auteur de Mimi qui m’apprend que cette dernière vient de se mettre au service de Benjamin Griveaux et de Gabriel Attal avant l’été. Et là, je commence à comprendre. Mimi Marchand, c’est la femme qui a permis, via Xavier Niel et l’homme de main d’Arnaud Lagardère, un certain Ramzy Khiroun, à Emmanuel Macron, alors illustre inconnu, d’obtenir vingt-neuf Unes dans Paris Match en quelques mois et d’ainsi être projeté dans l’espace public comme une star de télé-réalité.

 

Mon but est alors devenu de mettre en évidence les mécanismes qui ont permis la cooptation de Macron par les élites parisiennes, puis sa présentation aux Français. (Juan Branco)

 

Ce qui m’intéresse est de décomposer la façon dont les élites sont fabriquées de nos jours, c’est-à-dire en dehors de tout processus démocratique, et d’en rendre visible ses mécanismes aux personnes qui en sont éloignées. Et, alors que je préparais mon texte, j’ai la confirmation de mes premières intuitions, puisque Gabriel Attal est nommé ministre de la Jeunesse, après une rocambolesque opération.

 

C’est là que le plus drôle arrive, et me pousse à aller plus loin dans mon investigation : alors que son ascension a été méticuleusement préparée depuis plusieurs mois par l’Élysée et ses relais médiatiques, tous les journalistes sortent le violon et font mine de s’émouvoir des extraordinaires ressorts de l’impétrant.

 

Lire aussi : Juan Branco : « Nous serons probablement demain l’un et l’autre des ennemis principiels »

 

Cet épisode m’a donné envie d’étendre mon champ d’investigation à la macronie dans son ensemble, sachant que je pouvais compter sur mes accès privilégiés au sein de leurs réseaux. Mon but est alors devenu de mettre en évidence les mécanismes qui ont permis la cooptation de M. Macron par les élites parisiennes, puis sa présentation aux Français.

 

Avec son « en même temps », Emmanuel Macron ne s’adressait pas au peuple, mais proposait à ces élites une solution en échange de leur inféodation. (Juan Branco)

 

Ce que je tente de démontrer, c’est qu’avec son « en même temps », Emmanuel Macron ne s’adressait pas au peuple, mais proposait à ces élites une solution en échange de leur inféodation : fusionner les anciens réseaux concurrents, étouffer toute alternance démocratique – qui leur apparaissait de toute façon déjà fictive – en les recouvrant d’une façade moderne et creuse, de façon à légitimer une distribution de prébendes plus constante et uniforme, sans plus de coût symbolique.

 

Le tout en utilisant pour le légitimer vis-à-vis du public, la stratégie du « c’est moi ou le chaos ». Le clivage droite-gauche nié par l’apparition de l’extrême droite dans l’espace politique « classique » n’aura eu que cet effet : permettre aux élites de s’émanciper des contraintes que lui imposaient les alternances qui faisaient que seul tel ou tel pan de l’oligarchie était servi par chaque mouvement et d’unifier leur pouvoir de telle façon qu’ils ont définitivement déséquilibré nos institutions.

 

Lire aussi : L’édito de Jacques de Guillebon – Nos mirages

 

On a pu constater l’importance des bébés DSK dans le dispositif Macron, où figurent des gens comme Ismaël Emelien, Benjamin Griveaux, Cédric O, Sibeth N’Diaye ou Stanislas Guérini. Qu’en pensez-vous ?

 

Ce n’est pas l’élément principal à mon avis. Emmanuel Macron s’est tout simplement contenté de piller les anciens réseaux DSK pour construire rapidement l’infanterie qui lui manquait – sa propulsion répondant à des impératifs d’urgence tels qu’ils ne lui avaient pas même permis de constituer ses propres troupes. Mais il l’a fait aussi avec d’autres réseaux : les réseaux Jouyet, les réseaux Descoings, une partie des réseaux Moscovici, le tout avec l’appui de Bernard Arnault et de son gendre Xavier Niel, et quelques autres affidés.

 

Il n’y a pas de présupposé idéologique là-dedans : l’idéologie est subordonnée à une logique d’intérêts, en un système économique plus général qui, dans les grandes lignes, en faisant de l’intégration à la mondialisation libérale son seul credo, nous a de fait amenés à fonctionner comme une sorte de néo-colonie américaine, intégrés dans un système économique et culturel où les vassaux – nos dirigeants – en échange de leur asservissement conscient ou inconscient maintiennent un pouvoir d’apparat.

 

Lire aussi : Macron et Houellebecq chez Courtepaille

 

C’est ce qui explique la mise en scène piteuse d’une pseudo-opposition de Macron à Trump qui ne trompait personne, sinon les élites de la côte Est qu’il s’agissait de rassurer, et nos élites intermédiaires, inquiètes de la rupture dans la chaîne de valeur que cet outsider provoquait avec leurs dominants. Ce système apporte suffisamment de bénéfices aux élites mais aussi aux individus au sein de la société, la France étant en position de force au sein de la mondialisation, mais impose une politique économique et une acculturation qui atteignent violemment les fondements de notre société.

 

Ce que je décris dans mon texte, pour aller vite, c’est que nos élites ont pris acte de la transformation de la France en l’un de ces potentats africains qu’elles ont si longtemps nourris, un fonctionnement par lequel elles s’inféodent à un système dévastateur au long terme, mais qui leur permet de conserver leur prébende et une apparence de domination.

 

 

On vous a reproché d’avoir « outé » Gabriel Attal, manière subtile de délégitimer vos révélations en les salissant. Qu’avez-vous à dire là-dessus ?

 

Je vais même aller plus loin : je n’avais pas du tout envisagé que la question de son orientation sexuelle puisse devenir l’enjeu de ma communication. Je considère assez naturellement, par mon parcours et mon implication profonde sur ces questions, que l’homosexualité est devenue un fait naturel dans la société depuis que le mariage homosexuel a été légalisé, et que la stratégie de la communauté LGBT en rapport à l’homophobie doit s’adapter pour mettre en acte cette naturalité présupposée. Cette orientation sexuelle étant institutionnalisée, la question de sa révélation dans l’espace public ne doit plus se poser.

 

Lire aussi : La gauche ou l’esprit sectaire décomplexé

 

J’ajoute qu’outre le fait qu’ils évoluent dans un milieu social extrêmement protecteur à cet égard – ce qui rend toute comparaison avec la situation d’un membre de la communauté LGBT lambda pas même absurde, mais contre-signifiante – messieurs Séjourné et Attal étaient pacsés. Leur relation officielle était exposée à travers l’un de ces procédés insupportables qui ont cours au sein de la petite élite parisienne, qui parsème ses écrits de motifs codés – le terme « proche » par exemple, utilisé pour signifier en couple.

 

J’insiste sur cette idée : j’ai été, naïvement peut-être, ahuri que l’on ait pu penser que c’était l’objectif de ma révélation, ou plutôt qu’on ait cherché à instrumentaliser cet élément pour masquer l’exposition de graves faits de népotisme et de dévoiement démocratiques que je menais, et qui étaient d’évidence la seule raison de ma communication.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Il vous est reproché d’avoir directement appelé à l’insurrection contre l’État français durant la crise des Gilets jaunes. Vous assumez ?

 

J’ai appelé à faire trembler ceux qui détiennent les pouvoirs d’État et non à m’insurger contre un État dont la raison profonde vient de son peuple. Et je l’ai fait au nom des valeurs démocratiques et républicaines que le pouvoir ne cesse de bafouer. En s’attaquant à un pouvoir oligarchique comme celui d’Emmanuel Macron, c’est l’idée même de République, de société, que j’ai appelé à défendre. Y compris à travers l’insurrection. Et je tiens à m’en expliquer, car il ne s’agit pas d’un geste anodin.

 

Ce qui s’est joué en 2017 n’a pas encore été parfaitement compris ni digéré. Si l’on sort des discours complotistes et simplificateurs, une réalité s’impose : nous nous sommes trouvés face à un putsch institutionnel validé ex post par le peuple, après une procédure de cooptation menée de façon accélérée au sein de nos élites, processus qui ne pouvait dès lors que provoquer des grandes violences en retour.

 

Lire aussi : Hanouna, Schiappa, Macron, les Gilets Jaunes et les autres : l’impasse

 

Je prendrais un seul exemple : ce que dit Bernard Mourad dans le dernier numéro de Vanity Fair : il explique comment il a fait en sorte de faire racheter Libération par Patrick Drahi pour obtenir de Hollande, via Macron, l’autorisation de racheter SFR – Libération où serait nommée par la suite la plume de François Hollande, son camarade de promotion Laurent Joffrin, pour en faire le vaisseau amiral d’une candidature avortée, avant de le rediriger vers Macron via la nomination de ce même Bernard Mourad à la tête de Libération, de L’Express et de BFM et RMC ; ce même Bernard Mourad qui deviendrait ensuite conseiller de Macron puis directeur de Bank of America France à qui venait d’être attribué le mandat de privatisation d’Aéroports de Paris. Il n’y a aucune raison de ne pas s’insurger face à de telles prédations. Ils admettent eux-mêmes truquer et mentir. Ils commettent leurs méfaits au grand jour.

Vous vous placez sur le plan de la morale en justifiant l’exercice de la violence comme une réponse de l’oppressé à la domination de l’oppresseur. Et si l’on vous disait que la violence n’est jamais morale, mais simplement un moyen d’action pour faire avancer ses idées ?

 

Pas du tout, je réponds à une tentative de censure morale en renversant le stigmate, en assumant parfaitement que l’on ait en certaines circonstances à engager le corps et non seulement l’esprit, qu’il n’y a en somme rien d’immoral à ce qu’ont entrepris les Gilets jaunes. Je ne crois pas in fine à la violence, c’est le sens profond de mon engagement : au contraire, je pense compulsivement à la façon de la réduire dans l’espace politique, de recréer un espace sain où les morts politiques, plus de 15 000 en France chaque année du fait des suicides, dépressions, crises cardiaques dues au chômage, se réduisent au maximum.

 

Le choix d’exercer une violence purement politique, au sens le plus noble du terme, qui cherche à reconquérir de la souveraineté et non à s’imposer arbitrairement. (Juan Branco)

 

On n’a vu aucun policier se faire agresser en dehors de ses fonctions de maintien de l’ordre, aucun civil attaqué par d’autres civils, aucun pillage toucher autre chose que des institutions ciblées : ce n’est pas un hasard, c’est un choix. Le choix d’exercer une violence purement politique, au sens le plus noble du terme, qui cherche à reconquérir de la souveraineté et non à s’imposer arbitrairement. Il n’y a en fait rien de « violent », au sens commun du terme à avoir agi ainsi : c’est de la pure politique qui s’est exprimée.

 

Lire aussi : [ TRIBUNE ] Pour une contre-vélorution

 

Dans Atlantico, Emmanuel Todd affirme que l’idée nationale, qui est selon lui au cœur des Gilets jaunes, ne peut pas être prise en main par les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon : « Il y a une généralité occidentale de la prise en charge de l’aspiration nationale par la droite, avec Trump et le Brexit par exemple. » Cela vous inquiète ?

 

Je ne suis pas inquiet. La société a sorti ses entrailles et laisse les forces vives se mesurer et se confronter. Nous serons, par exemple demain, probablement l’un et l’autre des ennemis principiels. Et je m’en réjouis : je vais enfin pouvoir me confronter à vous, à vos présupposés que je considère comme malsains, et par la force de l’idée et du rapport social, engager une bataille qui n’aura plus rien à voir avec les arrangements oligarchiques qui ont jusqu’ici présidé.

 

C’est infiniment plus risqué, et je mesure les dangers d’une confrontation dont vous pourriez sortir victorieux, les immenses pertes que cela susciterait. Mais je sais aussi le champ de ruine existentiel dans lequel nous nous trouvons, le besoin de réinstaurer un rapport de confrontation appuyé sur les idées et non l’intérêt.

 

Notre lien, notre seul lien, le sens et la raison de cet entretien, c’est celui-là : la nécessité de retrouver une arène où confronter des idées étouffées, et remettre en selle un rapport au politique et au pays qui s’est complètement effondré. (Juan Branco)

 

Notre lien, notre seul lien, le sens et la raison de cet entretien, c’est celui-là : la nécessité de retrouver une arène où confronter des idées étouffées, et remettre en selle un rapport au politique et au pays qui s’est complètement effondré. Je ne crois pas que demain vous dominerez : la pensée incarnée par les mouvements qui s’expriment généralement en ce journal n’est pas assez élaborée, gratuite, ancrée pour cela.

 

À ce titre, je ne crois pas que nous serons en confrontation directe. Mais ce qui est certain, c’est que s’ouvre une période lors de laquelle l’enjeu va être de sortir le politique du système de prébendes, en lequel se construisaient des vies confortables, éloignées des intérêts des gens puisque directement nourries aux mamelles de l’oligarchie qui s’installe en tout potentat.

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