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Tout le monde a toujours très mal prié. La France est pourtant devenue le pays de tradition catholique où la fréquentation dominicale est la plus basse ; les églises ornent les places, on tourne autour, on admire, on est rasséréné de leur présence, elles organisent autour de leur cruciformité les carrefours d’où se déploient les marges, les voies, les maisons, les villes, mais nul pour y entrer sinon pour visiter, montrer quelque vitrail poussiéreux ou statue de plâtre on ne sait plus de quel saint à des enfants qui bâillent.
En revanche. Des curés tripotent des enfants et l’on est horrifié ; Notre-Dame brûle et notre coeur vacille ; un prêtre est égorgé et l’on frémit; un Pape parle de l’avortement ou des migrants et l’on s’étripe ; le Vatican est infesté d’un lobby homosexuel: malgré tout l’Église demeure au centre du village global, quelque mépris que l’on puisse professer à son endroit. Malgré tout, c’est encore « la seule internationale qui tienne »; malgré tout nulle organisation au monde pour s’occuper autant des pauvres, des handicapés, des victimes de guerre, des femmes, des sidéens, des minorités de tout acabit. Malgré tout, la paroisse demeure comme ce rare endroit où l’on peut encore « être fières avec des connards » (Natalia Trouiller).

Mais qui sont désormais ces connards en France? Le catholicisme ne se réduit-il pas désormais à une appartenance sociale seulement? C’est une question que pose par exemple le père Jean-Marc Bot, du diocèse de Versailles (Ils reconnaîtront en vous mes disciples – Ce qui fait que nous sommes catholiques, Artège), regrettant que l’Église ne soit pas devenue cet « hôpital de campagne après une bataille » que souhaite le pape François. La paroisse, la communauté chrétienne, ouverte à tous sans considération de race, de sexe et blabla vous savez, demeure un lieu de brassage.
Mais l’Église de France n’a-t-elle pas fini par perdre, hélas, le catholicisme populaire, en stigmatisant les pratiques banales et coutumières, les considérant comme superstitieuses, reléguant aux marges ces peuples à qui Vatican II paradoxalement souhaitait de s’ouvrir ? De plus, le catholicisme qui était le pivot de l’ordre social dans bien des régions a perdu sa puissance à mesure que les Français, devenus plus mobiles, quittaient leurs villages et échappaient au contrôle social des familles, raconte Yann Raison dans Une contre-révolution catholique (Seuil). Voulant parler à tous, il ont fait de la foi dans le Christ un intellectualisme, changeant notre Église en un open space : tout le monde devrait se parler; en réalité, chacun est plongé dans sa solitude (c’est une image de notre stagiaire que l’on félicite).
Le catholicisme qui était le pivot de l’ordre social dans bien des régions a perdu sa puissance à mesure que les Français, devenus plus mobiles, quittaient leurs villages et échappaient au contrôle social des familles.
De fait, la « culture du dialogue » inventée par l’Église dès les années 60 y aura produit les mêmes effets que ceux que l’on constate aujourd’hui dans la démocratie contemporaine : le repli de chacun dans son terrier originel en réponse à l’anomie. Et les identités de s’hystériser et chacun de choisir les modalités de sa foi. Ainsi, non seulement le domaine de la foi se réduit mais en sus il se segmente. Jean Duchesne (in Chrétiens, la grâce d’être libres – Par-delà les conformismes et les peurs, Artège) le dit puissamment : « L’identité reçue au baptême n’est comparable à aucune autre, et c’est justement pourquoi elle n’exclut pas plusieurs appartenances et autorise même la plus large des solidarités. Elle va d’ailleurs jusqu’à l’exiger (…) Être catholique n’est pas une affiliation ordinaire et on ne saurait, en bonne orthodoxie, n’être que ça et rien d’autre. »
C’est l’un des grands défis à quoi les catholiques français et leurs pasteurs sont confrontés. Mais ce n’est pas fini. Comment les cathos peuvent-ils vivre en tant que minoritaires, sans devenir communautaristes, c’est un autre défi. Un défi à quoi ce que veut dire catholique, c’est-à-dire universel, les oblige. Les frontières de l’Église sont celles de la charité, on le sait, en quoi leur vocation est auprès de tous. Mais non sans ordre, et c’est pourquoi toute congrégation a sa règle depuis au moins saint Benoît. Articuler engagement personnel et vision politique reste une gageure pour les catholiques contemporains: nourrir le pauvre en bas de chez soi sans discrimination et contrôler ses frontières politiques du même mouvement, voilà ce qu’on lui demande.
L’identité reçue au baptême n’est comparable à aucune autre, et c’est justement pourquoi elle n’exclut pas plusieurs appartenances et autorise même la plus large des solidarités. Elle va d’ailleurs jusqu’à l’exiger (…) Être catholique n’est pas une affiliation ordinaire et on ne saurait, en bonne orthodoxie, n’être que ça et rien d’autre.
Cette logique explique que ceux que Yann Raison qualifie en sociologue d’« observants » (« héritiers de ceux qui ont fait le choix de la loyauté durant la crise des années 70 qui constituent aujourd’hui le groupe le plus important au sein des pratiquants hebdomadaires (30 %), se distinguant aussi par leur forte capacité de mobilisation politique ») aient pris le pouvoir symbolique de l’Église de France, au grand dam de la bureaucratie qui la gère.
Et qu’ils en constituent l’avenir car « ils parviennent mieux que les autres catholiques à perpétuer la foi d’une génération à une autre ». Ces observants pendant quarante ans moqués sont le levain qui est en train de produire le fruit, le blé qui a monté au milieu de l’ivraie. Ils sont peut-être le visage de Jésus: défiguré, mais vivant.
Jacques de Guillebon
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