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Entretien : Mathieu Bock-Côté : « Il suffit à la gauche de se voir contestée pour se croire assiégée »

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11 juin 2019

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Dans L’Empire du politiquement correct (Éd. du Cerf) Mathieu Bock-Côté estime que la démocratie libérale est dévoyée du fait du monopole intellectuel de la gauche qui impose les termes du débat public. Vendredi dernier, le plus Français des Québécois expérimentait en direct le sujet de son livre face à l’imbécile Romain Goupil. Entretien.

 

 

Vous publiez un livre sur le politiquement correct, or personne ne se réclame du politiquement correct en 2019.

Certes, le terme est galvaudé. Voilà pourquoi, si on veut en faire un usage rigoureux, il nous faut en faire la généalogie, et surtout, voir de quelle manière le dispositif idéologique auquel il se réfère s’est déployé depuis son arrivée en France dans les années 1980. J’ai cherché à montrer la logique du politiquement correct et comment il s’est à la fois institutionnalisé et radicalisé partout dans le monde occidental depuis une trentaine d’années.

Qui s’inscrit dans le clivage gauche-droite accepte de se placer dans un clivage dont la gauche fixe les termes.

À travers cela, on peut retracer la mise en place du régime diversitaire et de l’espace public qui y est associé. J’ai cherché à décrypter et expliciter les codes de la respectabilité politico-médiatique. Comment distinguer un fréquentable d’un infréquentable, un modéré d’un radical, un humaniste d’un sulfureux, un intellectuel admirable d’un polémiste querelleur ? Comment fonctionne le débat public dans nos sociétés ?

 

Vous dites à propos de la démocratie libérale « qu’il est moins nécessaire de sortir de cette dernière que de restaurer sa signification historique véritable ». En quoi est-ce que nous vivons aujourd’hui le dévoiement et non l’aboutissement logique de la démocratie libérale ?

La démocratie libérale ne s’est jamais pensée contre la figure d’un peuple substantiel, historiquement constitué, culturellement identifiable. En fait, elle semble même se trahir lorsqu’elle se montre hostile à son endroit, parce qu’alors elle se retourne contre ses conditions de possibilités historiques. Au XXe siècle, la démocratie libérale, pour répondre aux totalitarismes a dû mobiliser l’imaginaire du patriotisme, un patriotisme tragique.

De Gaulle ne fait pas référence à une France strictement droit-de-l’hommiste en 1940 pour en appeler à la résistance contre les nazis. Churchill fait appel à la gloire de l’Empire pour abattre le nazisme. Soljenitsyne ne résiste pas au totalitarisme seulement au nom d’une version strictement juridique des droits de l’homme, mais aussi au nom de l’orthodoxie, donc des valeurs religieuses et nationales de la Russie. De même, la démocratie libérale bien comprise était parfaitement compatible avec la souveraineté populaire et l’exercice de la décision politique, comme on peut le voir dans la philosophie politique de Raymond Aron.

Que certains veuillent aujourd’hui redéfinir la démocratie libérale en remplaçant la figure de la nation par celle de la diversité, et celle du gouvernement démocratique par celle du gouvernement des juges, je le constate. Mais ils me semblent moins accomplir la démocratie libérale que la trahir.

 

Vous voulez réhabiliter une notion qui fait débat dans notre pays, l’idée d’un clivage gauche-droite. Pourtant, le clivage semble celui des populistes contre les élites : vous dites que si le constat est bon, l’issue ne l’est pas. Pourquoi ?

Le clivage gauche-droite finit toujours par nous rattraper parce que la gauche, qui maîtrise les termes du débat public, tient à ce clivage et ne cesse de le reconduire quitte à en déplacer l’objet principal. Depuis la deuxième moitié des années 1960, l’objet principal du clivage gauche-droite est passé du domaine social-économique aux questions identitaires et sociétales. Je pose l’idée suivante : tant que la gauche continuera de se dire de gauche en refoulant à droite ceux dont elle ne veut pas dans ses rangs, ce clivage va demeurer actif, même si l’on se désole avec raison de sa pauvreté intellectuelle et de sa faible capacité à rendre compte du contenu philosophique des querelles politiques.

 

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Mais ne me comprenez pas mal : les intellectuels, ou les politiques, qui ne se reconnaissent pas dans ce qu’on appelle la gauche, ont tout intérêt à s’extraire de ce clivage qui déformera inévitablement leur pensée. Qui s’inscrit dans le clivage gauche-droite accepte de se placer dans un clivage dont la gauche fixe les termes. Dès lors, pour l’homme qui se découvre de droite dans cet espace politique, il existe à peu près trois possibilités. Soit il donne des gages de respectabilité en suivant la gauche sur son terrain. Soit il consent à être neutralisé en cherchant à passer sous le radar. Soit il consent à sa dérive loin de la respectabilité politique en refusant de suivre les prescriptions idéologiques de la gauche. Donc il sera extrême-droitisé.

 

Un courant, on l’accompagne ou on se positionne contre. Y aurait-il une troisième voie ?

La meilleure manière de s’opposer au politiquement correct ne consiste pas à le contredire systématiquement. Cela consiste plutôt à refuser de penser dans ses catégories. Le politiquement correct sacralise les minorités, mais il ne s’agit pas à l’inverse de vomir les minorités, ce serait absolument insensé. Il s’agit plutôt de refuser de penser l’espace public dans les catégories majoritaires-minoritaires. Il s’agit de s’extraire de cette représentation de la société qui nous pousse à la bêtise, de retrouver une manière de penser qui ne se laisse pas enfermer dans les paramètres idéologiques du régime diversitaire.

 

Le racialisme, Luther King était contre, Obono est pour : comment la gauche l’a-t-elle adopté ?

Dans l’esprit de la nouvelle gauche diversitaire, l’universalisme occidental serait le masque que prendrait la blanchité pour se dissimuler. Il faudrait donc réactiver la question raciale pour dévoiler les dominations qu’elle recouvrirait. La racialisation des rapports sociaux serait une condition nécessaire à la remise en question du privilège blanc qui structurerait l’ensemble des sociétés occidentales.

La droite a été si longtemps dominée qu’il lui suffit d’être entendue pour se croire dominante.

Nous sommes devant l’un des symptômes de l’américanisation culturelle des pays européens et de la France en particulier. On présente les populations issues de l’immigration comme l’équivalent des noirs américains. Or, l’histoire n’est pas la même du tout et on ne peut pas plaquer sur la France des concepts qui ont été pensés pour réfléchir à la question raciale aux États-Unis.

 

Vous expliquez d’un côté que l’homme de droite a bien souvent intériorisé la défaite et la notion de sens de l’histoire sans forcément s’en rendre compte, et de l’autre vous écrivez : « La droite a été si longtemps condamnée au silence qu’il lui suffit d’être entendue pour se croire dominante ». N’est-ce pas contradictoire ?

Je parlais plus globalement de la psychologie de l’homme de droite qui a tendance à accepter l’idée d’un sens de l’histoire le condamnant inévitablement à la défaite. Dès lors, ce qu’il demande, c’est de ralentir le mouvement de l’histoire, sans le renverser. La droite est donc souvent une gauche au ralenti. Mais ces temps-ci, il faut bien en convenir, il y a une certaine effervescence idéologique à droite.

Cette droite intellectuelle est tellement surprise d’avoir accès à l’espace public qu’elle y voit le signe annonciateur de sa victoire. Elle voit dans son apparition dans la vie publique le signe de sa victoire prochaine, alors qu’elle vient simplement de gagner le droit de s’exprimer dans un environnement idéologique et médiatique qui lui demeure globalement très défavorable. Je crois que c’est une erreur de perspective : la gauche a été si longtemps dominante qu’il lui suffit de se voir contestée pour se croire assiégée, et la droite a été si longtemps dominée qu’il lui suffit d’être entendue pour se croire dominante.

 

Vous dites vouloir « civiliser la modernité ». Dans L’Empire du politiquement correct, vous distinguez le réactionnaire du conservateur. Dans Le Multiculturalisme comme religion politique, vous expliquez que « l’héritage sans le contrat est étouffant » mais que « le contrat sans l’héritage est déréalisant ». Quel est cet équilibre et que souhaitez-vous conserver dans la modernité ?

Je commencerais votre question par la fin : qu’est-ce que je souhaite conserver dans la modernité ? La liberté donnée à l’homme de consentir au régime dans lequel il évolue, de définir les termes de l’espace public, et de pouvoir délibérer librement des finalités qui sont associées à la communauté politique. Je crois à la verticalité mais je crois aussi fondamental le droit des peuples à consentir aux régimes dans lequel ils évoluent. Ensuite, l’extension du domaine des libertés individuelles ne fait pas partie des choses qui m’effraient.

 

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Ce que je rejette toutefois, c’est la négation de la norme, l’idée selon laquelle la société serait un pur construit social sans aucun ancrage anthropologique. Ce que je rejette, c’est une forme de contractualisme radicalisé décrétant que l’héritage ne compte plus. C’est une radicalisation de l’imaginaire du contrat poussant à définir la société en termes strictement universalistes, sans assumer son ancrage historique particulier. Je le redis autrement : le contrat est essentiel dans la mesure où il permet de déterminer la nature du régime. L’héritage est essentiel car nous ne naissons pas du vide, nous naissons dans un monde qui nous précède et nous survivra.

Cela dit, la modernité a tendance à s’emporter, comme si elle devenait hypnotisée par son propre mouvement, au point de devenir autoréférentielle. Je condamne ce fondamentalisme de la modernité. Il nous faut retrouver une philosophie politique faisant droit aux besoins contradictoires mais également nécessaires de l’âme humaine.  

 

Propos recueillis par Rémi Lélian et Pierre Valentin

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