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Question existentielle du jour : le peu est-il de droite ? Entre les pro-peu-de-droite et les réfractaires à l’idée, découvrez la réponse de Richard de Seze.
Peu est un quantificateur restrictif. Ce n’est pas parce qu’il désigne un pas-grand-chose qu’il n’a pas droit à une définition précise, sèche, certes, mais malgré tout imposante par sa précision. On s’en sert beaucoup : peu d’argent, peu de temps, peu de choses, un peu, je l’ai manqué de peu, il se décide peu à peu. C’est que nous ne sommes pas si assurés de bien faire, ni si certains de posséder assez : à qui veut construire la starteup nation, cinq ans, c’est trop peu, par exemple. Et le modeste travailleur à qui on remontre qu’il a bien gagné vingt euros de plus par mois, grâce au président de la dite startup nation, a beau jeu de répondre que c’est bien peu par rapport à tout ce qui a un peu augmenté et fini par faire une belle somme, le fioul et les carottes, le beurre et les amendes.
Telle est la mystérieuse vertu du peu : ce quantificateur restrictif ne s’emploie en fait que pour ce qui a une grande valeur, le temps et la jugeotte, l’argent et les gens. Il vient du latin pauci (qui a donné paucard, gens de peu), préfixe qui orne quelques mots : « Le mésozooplancton de l’estuaire salé est caractérisé par une communauté paucispécifique dominée par le copépode » (qu’on pourrait traduire par « Le député moyen à l’Assemblée nationale est caractérisé par un remarquable manque de variété, dominé par le marcheur rampant »). On connaît bien ce préfixe grâce à paucirelationnel qui veut dire qu’on a peu de capacité relationnelle. Ce peu est pourtant énorme.
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Il paraît si gigantesque, si étouffant, qu’on préfère faire mourir Vincent Lambert. Réduit à peu par son accident, il sera réduit à rien par décision des hommes. Et une fois de plus l’espace entre peu et rien paraît dilaté aux proportions de la civilisation. D’un côté, ceux pour qui le peu n’est déjà plus rien, ceux qui rayent d’un trait de plume les fragiles restes d’une vie et les écrasent avec le marteau de la dignité. De l’autre, ceux pour qui ce peu est un univers, ceux qui vivent les pénibles joies d’un sourire qui erre encore sur des lèvres dont l’esprit s’est retiré, en quels confins, ceux qui vivent les joies minuscules d’un geste qui demeure quand tout a été oublié, ceux qui considèrent que les gens de peu, les petites gens, les fragiles ont droit de cité et même que la cité a devoir d’accueil.
Les gens du peu, peu nombreux, peut-être, refusent que les héritages soient brutalement soldés et, sans transformer en sanctuaire la moindre pierre et le moindre mot, s’efforcent de nommer les choses et de préserver les bornes. Ils sont en relation avec le peu. Ce qui paraît poussière aux yeux des impatients conquérants de l’avenir pèse plus à leurs yeux que toutes les chimériques cités dont on pose les fondations sur les clochards sans abris, les malades jetés à la fosse et les vieillards bientôt expédiés au néant, tous ces peus qu’une dignité sauvage dévore comme un Moloch barbare. La paucité est la propriété de ce qui est en petit nombre. Nous sommes ce petit troupeau. Et le peu est de droite.
Richard de Seze
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